• Une expédition (Partie 2): Kaboom - Greg Araki

     

    On l'aura compris, dans cette expédition qui est la mienne aujourd'hui, il est question de savoir où se placer, garder position. C'est vrai, mais pas que. Rester dans sa tranchée, on veut bien, si tant est qu'on soit en bonne compagnie, et que cette compagnie soit prête à bondir hors du retranchement pour partir à l'assaut. On fantasme comme on peut l'acte cinéphile, en bande ou en troupe.

    Avant de garder position, on vous demandera de la prendre. Il n'y a pas d'ordre derrière tout ça, mais vous êtes quelqu'un qui est à l'écoute de ses amis. L'un vous a dit que Kaboom, de Greg Araki était nul, l'autre vous a dit qu'il était fantastique. Vous croyez les deux, car vous les connaissez et savez que vous partagez des liens cinéphiles fort, suffisamment fort pour que les points de discordances passent un peu à l'as. Dans l'entre-deux de ces émotions opposées, vous vous engouffrez, car dans cet entre-deux précisément, il y a le film, et qu'ici, dans le ventre, la voie vous est toute ouverte. Vous n'allez pas au combat, encore moins à la loterie. Vous allez voir un film, impatient de pouvoir enfin en parler avec vos deux amis.

    Impossible d'user d'un regard rétroactif sur la filmographie d'Araki. Kaboom sera ma première fois avec lui. Au regard du film, on peut se dire que toute première expérience avec un tel film est nécessairement un rapport non-protégé, du fait qu'on ne peut être préparé à ce qu'on va voir. Un regard vierge de tout cinéma arakien est-il forcement déboussolé? Non, et ce n'est pas le propos de toute manière. Si Kaboom est clinquant, ce serait trop vite l'enterrer que d'affirmer que sa seule dimension est « barrée ». Tout au contraire, Kaboom ne barre rien, et sa trajectoire va dans une même imprécision, une même non-direction: un précipice. Il faut voir avant tout par où le film et ses personnages vont passer pour l'atteindre. On peut imaginer que tout le récit est avalé en un instant, sous la forme d'un biscuit hallucinogène. La direction qu'il va prendre se dirige donc vers un bien piteux précipice, anal. Cela m'est paru évident après avoir cherché un sens. Le film en indique un, de sens. Celui-ci est parfaitement absurde: des histoires de complots et d'agents-doubles, d'élus et de prophéties apocalyptiques. Là, on s'accapare toute la rêverie hollywoodienne, condensé et digéré en un bloc de dix minutes à tout casser. En effet, Kaboom c'est avant tout une histoire de campus, mais ici, les amours ne sont pas passées à la machine, elle sont passées dans l'appareil digestif. Nul doute alors, à constater d'innombrables plans monstrueux et rapprochés sur des bouches, dents en train de mâcher, ou plats de bouffe gluants qui s'accaparent le plein cadre. Si j'ai pu nommé l'endroit de mon expédition « le ventre », il était improbable d'imaginer que j'allais voir un film qui m'y emmenait littéralement. Le couloir qu'emprunte dans ses rêves le jeune Smith, mène tout droit vers une poubelle. Par un jeu de pistes et d'associations, cette poubelle évoquera une fille, moins que ça, uniquement son tronc -étrange sentiment que d'imaginer ce cube pesant et compact de chair et de viscères-, que nous retrouverons plus tard dans une scène qui, malgré le lieu, apparaîtra comme l'une des plus grandes révélations aux yeux du personnage: Les toilettes. Le film s'écoule dans cette sordide direction, mais pas uniquement. C'est bien là, l'aspect le plus surprenant de Kaboom. Araki oppose à cette direction de flux et mouvements corporels et digestifs -mouvement de l'absolu finitude et de la transformation régressive-, la trajectoire d'une fusée, direction le cosmos. Il ne va pas être question de conquête spatiale pourtant, non, on en passe toujours par le corps, par dessus ou dedans. L'aboutissement, c'est que par ces frottements corporels, on finit par atteindre quelque chose qui le dépasse totalement: l'orgasme. Il déclenche et est déclenché par une charge d'électricité. Araki le filme comme tel, comme si sa caméra était une dynamo se nourrissant de l'électricité que produit le plaisir des personnages dans les actes sexuels. L'image du film est toujours, ou presque, en surbrillance. Elle éblouit jusqu'à saturation (beaucoup de séquences se terminent par un fondu au blanc). Ainsi, la caméra se charge de toute cette énergie sexuelle, à tel point que l'on peut la quantifier. On sait finalement, quand précisément elle va exploser et libérer une autre dimension atteignant le cosmos. Sur le visage d'une fille annonçant le compte à rebours de sa jouissance, Kaboom est un film qui remplit sa jauge dans cette perspective d'éclat orgasmique. Il n'y a rien de facile là-dedans. Les innombrables séquences qui s'achèvent sur un fracas sonore et visuel, sont autant d'échec, car toujours derrière, le film repars d'en bas. Ce n'est pas un échec en terme d'appréciation, car Araki l'a voulu comme tel. Smith cherche la jouissance à deux, et aura bien du mal à jouir dans le même temps que ses partenaires sexuels. Il faudra attendre la toute fin du film, pour voir enfin: image improbable, filmée du cosmos. La Terre explose dans un bruit assourdissant. On y est, mais il aura bien fallu passer par tout ça, l'analité et les énergies cosmiques, pour pouvoir saisir l'instant. C'est que la petite-mort se conjugue à la fin du monde.

    Position est prise donc, mais pas aux-côté d'un ami, ni de l'autre. Certainement pas nul, mais pas non plus orgasmique. Le film s'étire tellement que, malgré l'image définitive, il maintient les protagonistes dans le gouffre: entre les égouts et la supernova. Ces jeunes gens n'ont pas l'air paumés pour rien, ils sont bel et bien sur un campus isolé du reste du monde (seule une plage nudiste côtoie son paysage), paumés car nulle-part.

    Simon Lefebvre


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