• Une expédition (Partie 1): Les Petits Mouchoirs - Guillaume Canet

     

    Il y a des journées comme ça, où on se lève tôt, et comme déçu de n'avoir pas profité de la nuit à pleins yeux, on décide d'aller s'enfermer dans un cinéma, d'y passer sa journée, oui, toute sa journée. Tant pis pour le soleil, on le verra demain.

    Alors, on décide d'y aller, mais à l'aveuglette seulement, car il faut que cette journée soit une aventure, une expédition. Dans ces cas là, on s'attend toujours à ce que cette aventure soit nulle, parce qu'on n'aura rien rencontré. Une aventure sans surprises, c'est un paradoxe, mais un paradoxe auquel le cinéphile intrépide doit être préparé.

    Partir à l'aventure, c'est volontairement oublier sa carte, sa favorite, celle sur laquelle sont indiquées les séances alléchantes, de classiques toujours pas vus, ou de films chéris dont se présente enfin la chance de les voir projetés sur grand écran. Cette carte là, celle que nous aimons avoir toujours sur nous, il faut la laisser chez soi aujourd'hui, l'oublier volontairement à côté de l'ordinateur. On va lui substituer une autre carte, toute aussi pratique que boulimique, l'espèce de nouveau couteau-suisse du cinéphile, un passe-partout qui ne passe pas partout, mais qui justement, et ça tombe bien, permet d'aller dans la jungle, cet espèce de tube de la diffusion cinématographique française, saturé. Car oui, on a décidé de la nature de l'expédition. Aujourd'hui, on va se jeter dans le ventre. Le ventre, il ressemble à un UGC, le plus monstrueux de la place parisienne. La carte que nous possédons en est directement un passe-droit, la carte d'identité qui correspond au territoire. Et quel territoire! En ces lieux, le cinéphile est abandonné, il est tout sauf préparé (si ce n'est encouragé à acheter quelques victuailles en sachet, comme des poches d'oxygène utiles avant de rentrer en apnée dans un film...) ; à la limite, la seule préparation que nous avons est un livret, distribué allègrement, et dont l'éditorial peine à justifier l'abondance de l'offre proposée. Le lire vous perd encore un peu plus. Bon, alors on commence déjà à lever la tête, on regarde les affiches, et on choisit la séance qui correspond le mieux.

     

    Hélas.

     

    Et oui, déjà, il faut bien renoncer à cette idée qu'aujourd'hui, on va être un cinéphile intrépide, car même si ce n'est pas le territoire que vous arpentez d'ordinaire, il ne vous est pas tout à fait inconnu. Bien au contraire, c'est comme si c'était le votre. Quant bien même ce sentiment peut paraître étrange et contrariant, vous êtes face à une ribambelle de films à l'affiche, et vous savez que le rendez-vous avec l'aventure est d'ores et déjà manqué. Tout juste, vous êtes content d'être de ceux qui continuent d'effectuer un trajet pour rencontrer un film. Si les cinéphiles sont des « geeks », ce sont tout de même ceux qui peuvent se targuer d'avoir le plus de rendez-vous. Malgré tout, être ici, dans le ventre, avec le passe-droit qui correspond, annule tout acte de bravoure. Cette journée dans le noir, on sait qu'on va la remplir. À ce moment là, il y a un très beau et effrayant moment de doute. On compte sur les films pour donner à votre journée une autre dimension. On compte sur les films pour ouvrir votre journée, dilater le temps, vous évader, qu'ils vous emmènent ailleurs. Sauf que...maintenant que vous avez le nez en l'air, et que vous voyez l' « offre » qu'étale le ventre sous vos yeux, vous faites peu de cas d'un probable salut. Il est peu probable que votre passion parvienne à rendre à un film son statut de film -et non pas d'offre justement-, et il est peu probable qu'un film vous évade.

    Il y a des journées comme ça où, celui qui se fantasmait aventurier, se retrouve à neuf heure du matin, à regarder Les Petits Mouchoirs de Guillaume Canet. Évidemment, ce n'est pas un choix par défaut. C'est tout l'inverse. À cette heure-ci, il faut vouloir une confrontation. Pas de place à la tiédeur à priori. Exit donc le Woody Allen, qui présageait d'avance un ronronnement qui aurait trop vite fait de vous tuer votre journée, pour rentrer deux heures plus tard chez vous dépité. Exit aussi l'inverse: le film d'Iñarittu, à qui on a même pas envie d'accorder un peu de temps, lui qui fait des films si longs pour mieux les charger de tout ce qu'il y a de plombant au cinéma. Non, choisir d'aller voir le film de Guillaume Canet, c'est aller voir le film d'un acteur qu'on connait bien, et qui ne nous est pas forcement antipathique, mais qui a réalisé un film qu'on a pas du tout aimé et qui pourtant, à été reconnu par une spectaculaire académie française, comme étant un « grand » film. Les Petits Mouchoirs a donc été annoncé comme le nouveau « grand » film d'un jadis prometteur et maintenant « grand » cinéaste français. Évidemment, le fait qu'il y ait une sorte de décret majoritaire et visible autour de la qualité d'un tel film, pousse à aller le voir dans le blanc des yeux. Pas question d'aller ronchonner en marge. Il y a d'un côté une telle déclaration de gloire que, pour déclarer l'inverse, il faut accepter d'aller voir ce qu'on vous oblige à voir: le film événement. Toutes ces lignes sont écrites dans l'émotion qui succède à la projection du film. Bien que volontaire dans mon geste de voir, je n'avais aucune envie d'en découdre avec le film de Canet avant toute chose. Le problème, c'est que le réalisateur ne ménage pas longtemps ceux que Ne Le Dit A Personne, à barbé. La première séquence du film commence mal, surtout qu'elle se veut impressionnante, voir intimidante: plan séquence, caméra à l'épaule, suivant Jean Dujardin plongeant dans le bain des néons d'une discothèque saturée de corps et de sons. L'acteur est agité, violent dans son euphorie. Oui, ça cache quelque chose. Pour saisir ce qui ne va pas, Guillaume Canet va saisir le visage de l'acteur en gros plan. Et voilà, nous y sommes: Serrer le visage pour voir ce qui ne va pas (voir si ça se révèle ou si ça résiste), telle sera le projet cinématographique du film durant deux heures et demi. Pas que ça évidemment, mais malheureusement, ce qu'il reste en dehors de ces innombrables gros plans, n'a guère d'autre fonction que de relâcher la pression: plan aérien sur une voiture blindée d'amis qui fonce sur l'autoroute direction les vacances, avec une musique par dessus ça. La même, mais dans un bateau avec un beau coucher de soleil. Quel autre choix sinon celui-ci? Le film, qui se passe dans un endroit ouvert, est absolument (en)fermé sur ses personnages. Guillaume Canet a dit vouloir réaliser un « film de potes », ou « film de vacances », mais il est bien malgré lui plombé par son scénario, et ne laisse guère à ses personnages l'opportunité de respirer. Les Petits Mouchoirs sent le sapin. Car oui, revenons-en, à la première séquence: le personnage incarné par Jean Dujardin, qui visiblement ne va pas si bien que ça, quitte subitement la discothèque pour prendre son scooter, et là, toujours dans la continuité du plan séquence, long et paisible comme une matinée de Paris sans circulation encore, le scooter va rencontrer un camion. Choc. Une seule séquence, et on sait déjà qu'on ne sera pas réconcilié avec Guillaume Canet cinéaste, car comment aimer un film qui d'emblée, affiche par de tels procédés, la certitude d'être impressionnant? Il n'y a rien de plus emmerdant que ce genre de démonstration. Démonstration et non pas proposition. Les Petits Mouchoirs est de ces films qui en imposent! Mais qui imposent quoi? Avec Jacques Audiard, un cinéma français qui n'en finit pas de filmer cette impression d'impressionnant. Ici, la nature même du scénario chorale se veut impressionnante, cette formidable faculté de nouer plusieurs petites histoires en une seule grande (dont la finalité et la moralité est définitivement décourageante), et enfin (surtout), les acteurs seront impressionnants. Si François Cluzet parvient -malgré la direction où le scénario l'emmène parfois- a déployer une belle tension nerveuse jaillissant par tics et explosant dans l'absurde, les autres acteurs sont au diapason du film. Peu importe finalement. Les acteurs ont donné à Guillaume Canet ce qu'il attendait d'eux. Par ailleurs, revenons-en, Les Petits Mouchoirs n'attend que ça: que les visages craquent. On le savait dès le début, les gros-plans n'avaient que pour seule fonction de voir les visages faillir, le plus incroyable étant de constater que jamais Guillaume Canet n'a lâché prise.

    En somme, bien au-delà du film lui-même, qui pourtant l'est, c'est la place qu'il occupe dans le paysage cinématographique français, qui est emmerdante. On ne va pas regretter l'excellente visibilité dont dispose le film, mais c'est plutôt le succès d'estime qui va, semble t-il, d'un commun accord au cinéaste, qui suscite mon inquiétude, une inquiétude partagée par d'autres cinéphiles, de ceux qui, contrairement à moi, sont des vrais aventuriers. Ces cinéphiles là ont souvent fait le choix de ne pas trop trainer dans le Ventre. L'un d'entre eux m'a dit que c'était « le prix de l'indépendance ». D'où ils sont, ils voient pourtant bien les Audiard ou les Canet qui brillent. Ils ne sont pas loin du tout. Ils n'ont jamais été aussi présents. Ces cinéphiles là, sont les vrais héros. Sur la carte du territoire, on peut voir qu'ils occupent des endroits périphériques mais sont en tous points au courant de ce qui se passe au cœur de la ville. Pas question donc de rester au loin. La reconquête de la ville devra passer tôt ou tard par l'affirmation par le combat, de ces golems qui ombragent le paysage.


    Simon Lefebvre

     


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  • Commentaires

    1
    Muchos
    Mercredi 5 Janvier 2011 à 15:46
    Bien vu
    Epaté par cette chronique qui traite du film, mais qui va plus loin. En effet, l'institution critique tend à saluer trop facilement des films peu méritants sous prétexte qu'on y trouve quelque bon sentiment cinématographique.
    2
    Jeudi 27 Janvier 2011 à 09:02
    larme à gauche
    Voici un épatant équarrissage du film de Canet, que je n'ai pas vu mais qui confirme en tous points mon sentiment sur ce cinéaste populaire. J'ai bien peur en revanche de ne pas pouvoir vous suivre dans cette voie à propos de Jacques Audiard qui, contrairement à son père dont les fameux dialogues ampoulés ont fini depuis belle lurette par me gaver les oreilles, constitue le contrepoint du cinéma de Canet. Sobre et inventive (parfois trop si on considère le demi ratage qu'était "un héros très discret") la mise en scène d'Audiard le jeune avance en parfait équilibre sur une ligne tranchante et tendue au dessus du précipice de la facilité. Une ligne sur laquelle Canet a, dès son deuxième film, perdu pied.
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