• Très bien, merci - Emmanuelle Cuau

    Très bien, merci d'Emmanuelle Cuau

    Être ou ne pas être

     

    Le deuxième film d'Emmanuelle Cuau, Trés bien, merci, a une qualité rare, celle de traduire au plus près un air du temps, de capter avec justesse une société, un monde dans ce qu'il a de plus authentique, de plus vrai. Pour preuve, un mois avant la sortie du film un contrôle d'identité, déclencha Gare du Nord, un sursaut, un éveil de citoyens voulant simplement faire valoir leurs droits, réagir face au pouvoir, intervenir là ou cela ne leur semblait pas juste. Sans vouloir justifier la tournure qu'a pris cet évènement, fort est de constater que le film dans ce fait divers prend une résonance toute particulier.
    On pourrait résumer l'intrigue du film ainsi : une fois la main prise dans l'engrenage, le corps tout entier y passe, et, pour en ressortir, il faudra en investir un nouveau. L'engrenage, c'est la société et ses réseaux administratifs ; la main, c'est celle d'Alex, un comptable petit bourgeois, lui-même rouage de cette société qui, sans être en rupture avec elle, cherche, poussé par un dégoût latent, à la comprendre sur le vif. Cette démarche va l'amener à s'opposer passivement à un contrôle d'identité par sa simple présence d'observateur, soucieux de voir là où d'habitude il passe son chemin, désirant peut-être provoquer ce "petit suicide social" qui serait le point de départ pour l'autre côté de la norme. Car c'est l'un des thèmes du film : la normalité ; qui détermine la norme ? Qui est normal ? Pourquoi ? Qui ne l'est pas ? Et comment on peut passer, comme va le faire Alex, d'un coté à l'autre de la barrière ? Rapidement, la réalisatrice nous donne ses réponses à ces questions : la normalité n'est qu'un concept vague, vers quoi chacun doit tendre pour donner le change à son voisin, tout en sachant qu'elle n'existe pas et que, tous, nous sommes (à des degrés variables) "fous".

    Le film va donc relater un aller-retour d'un coté à l'autre de la normalité. Perdre sa légitimité d'être : dans les deux sens du terme, puisqu'on remet en cause le droit d'Alex à être dans cette rue et à y rester. Cette remise en cause ira jusqu'à l'enfermement, puis forcera Alex à voyager en terre inconnue pour regagner cette légitimité aux yeux des administrations, des normes et enfin l'obligera à changer d'identité et donc à être, à devenir un autre. Une fois relâché dans la société il faut, pour pouvoir se réinsérer pleinement, faire disparaître cet écart de conduite de son passé, de sa vie. Pour cela, il faut se plier aux demandes de la société et en arriver littéralement à faire des choses folles pour y parvenir. Ainsi, parler tout seul ou, à la limite, avec une machine, devient l'apprentissage d'une nouvelle langue, nécessaire au curiculum-type du chercheur d'emploi et la mythomanie devient la seule porte de sortie pour le personnage lorsque les échecs successifs associés à la culpabilité qui en découle le retiennent d'aller aux entretiens. L'engrenage se referme d'avantage lorsque le passé psychiatrique induit une lecture de ses actes une fois sortit de l'hôpital. Une fois décrété "fou" on le reste pour les autres et le retour dans la vie active et largement compromit par ce passé psychiatrique. Les résultantes de cet écart poussent donc le protagoniste à prendre de vrais risques, autrement plus répréhensibles que ceux qui l'ont emmenés au poste, à savoir la falsification d'identité et de qualifications, faisant passer Alex d'innocente victime d'un système au coupable forcé du système. L'individu ne semble avoir d'autre choix que de prendre des chemins de traverse pour s'en sortir et, finalement, assoit le système qui l'a détruit car, en étant passé pour de bon dans la clandestinité, il perd définitivement son droit, sa possibilité même d'intervenir dans un contrôle d'identité, d'exister face au système. Le postulat qui veut que tout le monde cache un petit secret est d'ailleurs entretenu dans le film par l'intermédiaire du personnage de Landier qui, grossissant ses notes de frais, arrondit ses fins de mois. Il sera bientôt découvert par son patron et licencié peu après. Que son ami Alex lui cache son licenciement imminent implique une certaine lucidité froide qu'il porte sur les choses mais un ras-le-bol lancinant, qu'on sent déjà installé, aura raison de cette froideur. Alex n'est donc pas un Petit Chaperon Rouge sur lequel tombe une machine vaguement "kafkaïenne", mais l'un de ses membres conscient de son mécanisme pervers mais qui, à un moment, sort de sa léthargie. Seulement, une fois réveillé, et pour avoir voulu faire valoir son droit, la machine va s'empresser de le remettre dans le rang. A ses yeux, Alex est malade ; et bien rien n'est réellement fait pour soigner cette maladie, de toute façon imaginaire. Pour s'en convaincre prenons la cigarette comme objet révélateur de l'immobilisme de l'état du héros. Si au début du film la cigarette est montrée à deux reprises comme étant un outil de "résistance", elle est surtout un moyen d'extérioriser, d'expulser un malaise interne pesant et profond. Au milieu du film qui se passe dans un hôpital psychiatrique, lieu justement sensé apaiser ces tensions, l'activité principale et autour de laquelle s'organise la vie des patients, dans laquelle ils trouvent un peu de réconfort, est l'acte de fumer. Si la fonction de la cigarette reste la même, à savoir se déstresser, se détendre par rapport à un environnement, le rapport entre l'acte et l'environnement, lui, change totalement. D'outil de résistance et par lequel le personnage gagne, crée de la liberté dans de l'interdit, la cigarette, dans l'enceinte de l'hôpital, passe au rang de calmant qu'on délivrerait aux "malades". Dans cette optique, l'hôpital n'a pas pour but de soigner ses patients, mais les préparer, les formatant comme ils devraient être, c'est-à-dire capables de s'autoréguler, de se maîtriser, de se plier à la société même si elle est injuste.

    Voilà donc le monde tel qu'il est dans le film, "un monde de fous", c'est-à-dire composé de fous et avec une logique folle. Béatrice charge et décharge dans son taxi un panel de personnages tous plus inquiétant et instable les uns que les autres. Les administrations dans ce monde paraissent être un réseau qui communique aveuglément entre elles sur le principe de légitimité partagée et qui a pour conséquence de ne pas remettre en cause une décision prise en amont d'une administration par une autre. Ainsi, dans le film, un rapport de police justifie sans plus de précaution ou d'examen médical de la part de l'hôpital "transitoire", un internement psychiatrique. Là où le monde représenté dans le film gagne en précision et en justesse, c'est que ces administrations ne détiennent pas leur légitimité uniquement de par leur statut institutionnel, moral, scientifique ...mais aussi du soutien passif, inconscient et automatique des individus. Cet internement n'aurait pu avoir lieu sans l'accord de la femme d'Alex, qui, à son insu, va pousser son mari dans un asile, en signant une HDC qui, dans le jargon médical, (lui aussi légitimateur (néologisme) et qui permet la manipulation et une certaine domination de fait) permet une hospitalisation à la demande d'un tiers si la personne concernée est jugée (par l'hôpital) incapable de prendre la décision pour et par elle-même.

    C'est donc tout un mécanisme qui se referme sur Alex, dès lors qu'il a franchi le premier cap. Ce piège, il va d'abord le vivre physiquement en passant une nuit en prison dans le froid et la pisse ; l'enfermement se fera ensuite mental puis affectif. Le film, dans sa matière, est d'ailleurs presque exclusivement constitué de scènes d'intérieur, privant le personnage de grands espaces et surtout de perspectives autres. L'appartement du couple, l'habitacle du taxi de Béatrice, les "cellules" d'Alex, ces espaces sont l'environnement des personnages et ne proposent rien d'autre qu'une logique ontologique des lieux sans possibilité d'évasion au "devoir-être" de l'endroit. D'ailleurs, lorsque Alex tente de fumer dans le métro ou dans les toilettes de son travail il est rapidement rappelé à l'ordre, à la règle du "devoir-être", non plus de l'endroit mais de l'individu.
    C'est donc par un refus de la norme (qui, par définition, est admise par le plus grand nombre) qu'on sent déjà installée chez le personnage, au moins en latence, qu'il va, à un moment, refuser de suivre l'ordre dans sa plus pure représentation, à savoir ici une injonction des forces de police. La façon dont il "résiste" n'est pas non plus l'expression inverse de l'ordre, à savoir le désordre, le chaos, l'anarchie, qui entre eux ont une communicabilité possible et normée mais justement une réaction d'observation, de retrait et de réflexion qui tente simplement de comprendre et non pas de faire éprouver sa force à l'autre. La simple présence du personnage et son refus de répondre de l'une ou l'autre façon possibles (le rapport de force ou l'acceptation, positions qu'il tient successivement lors du premier contrôle dans le métro) le catapultent dans les rouages administratifs, qui, pour un instant de pure présence, le relègueront au rang d'individu à charge, ne pouvant disposer de sa personne, de patient qu'on n'a pas le temps de voir, d'individu absent.

    Cette absence dans le film se traduit de différentes façons. Alex se fait de moins en moins visible à l'écran au profit de sa femme qui va à son tour reprendre le flambeau du "comprendre-pourquoi". Ainsi, il sera absent de toutes les conversations dont il est le centre, qui détermineront son avenir proche et dont une autre absence dépend, celle de son emploi. Le monde du travail est d'ailleurs invisible ou presque, la narration ne s'y aventure que très peu, comme si le personnage d'Alex n'avait pas d'existence dans son activité professionnelle : jamais il n'est montré ne serait-ce qu'une fois en train de faire des comptes. Les rares fois où la réalisatrice nous montre son personnage dans l'enceinte de l'entreprise, c'est pour relater un fait de l'ordre de l'exceptionnel (dans le sens "qui n'arrive que rarement"). La normalité, la banalité, pourquoi pas l'aliénation du travail ne sont donc en aucun cas proposés comme la cause du dégoût d'Alex pour le monde, mais la réalisatrice se garde bien de le représenter, de le mettre à l'image, comme si cet espace soumis a tant de règlements ne permettait aucune fiction. Néanmoins, l'absence "physique" du monde du travail raisonne avec l'absolue nécessité pour Alex de retrouver un poste. Invisible et à la fois omniprésent, le travail semble être la divinité de notre société.

    Le contrechamp de cet espace diffus qu'est le monde de l'entreprise, serait alors l'habitacle confiné et fini du taxi de Béatrice. Protégée dans cette bulle ambulante, elle est une observatrice privilégiée de la société mais est paradoxalement le personnage le plus en retrait, le plus blasé de cet environnement. Le contact quotidien avec de "gentils fous" a sans doute usé sa capacité de stupéfaction face aux situations les plus improbables et elle semble constamment absorbée par la route et ses rétroviseurs, buvant à l'infini ou presque les logorrhées de ses clients. Elle est la plus en contact avec le monde, une sorte d'experte de la condition humaine, une sociologue de terrien, la plus à même de définir la normalité et de déceler la folie. Lorsque cette bonne logique qui découle de relation d'humain à humain rencontre la logique froide et méthodique des administrations, l'incompréhension s'installe. Cependant, Béatrice ne prend pas le même chemin qu'Alex. Alors que son mari est dans l'acceptation d'une force qui le dépasse, elle va, de son côté, tenter de comprendre ce mécanisme. En essayant de faire reconnaître aux institutions l'absurdité de leurs démarche, elle va se heurter à un mur de légitimité qui, habitué à ce genre de discours parvient parfaitement à manipuler tout en paraissant compatissant et impuissant au sort qui lui est décrit (épisode de l'HDC) . Béatrice passe alors sur le siège arrière des administrations qui l'écoutent patiemment, de toute façon maîtres à bord.

    Une fois sorti de ses geôles et après s'être re-conditionné à la société, Alex a tout le loisir de devenir un autre, et d'user à son tour de sa force en utilisant les mêmes armes que celles qui lui ont fait perdre son identité. Si les administrations ont pu enfermer un homme pendant un mois par leur seule légitimité, c'est-à-dire un pouvoir qui repose sur l'accord de la majorité, un homme pourra, s'il revêt tous les attributs reconnus par cette même majorité comme étant légitimatrice, perdre ses aspérités pour regagner le lisse, la clarté d'un homme neuf. Ainsi, pour Alex, des morceaux de papier ou figurent de grands noms d'écoles suffisent à duper son monde et à être réinjecté dans le circuit. C'est alors que le film nous délivre son message le plus amer, laissant s'évanouir le nouveau-né fraîchement digéré dans le monde, où il pourra à volonté rendre compte de son état par ces quelques mots : "Trés bien, merci".

    Julien Huger

    Très bien, merci, 2007
    Réalisation: Emmanuelle Cuau
    Scénariste:Emmanuelle Cuau & Aniés Caffin 
    Interprètes: Gilbert Melki ; Sandrine Kiberlain ; Olivier Cruveiller

     


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