• Superman Returns - Bryan Singer

     

    Optimisme politique et embaumement 

     

    Superman is dead / Superman is alive : ce sont les deux gros titres entre lesquels hésite le patron du Daily Planet, en attente de l'annonce de l'état de santé dans lequel se trouve Superman. C'est aussi le balancement des possibles, avec l'affirmation de la chose et de son contraire, qu'essaie de nous vendre le dernier de Superman, qui est aussi le dernier film de Bryan Singer. Ce dernier, qui, après avoir fait de Kevin Spacey un héros machiavélique dans Usual Suspects, qui dérobait jusqu'au bout la vérité de l'intrigue à ses spectateurs, est devenu depuis l'homme des héros qui, non contents d'être des héros (X-Men 1 et 2), ont tenu à devenir super. Usual Suspects était l'histoire d'un seul homme qui disséminait sa superbe dans la multiplication dispendieuse et dispersive des récits, offrant au spectateur une intrigue à tiroir dans laquelle il était bon de se perdre, tandis que X-Men distribuait dans une diversité égalitaire un pouvoir différent et unique à des individualités multiples. Concentration énergétique secrète d'un coté, multiplication de l'extraordinaire dans l'autre, qu'en est-il dans Superman Returns ?
     
    D'abord, comme son nom l'indique, et surtout, comme le (trop) long début du film nous l'assène par le ressassement mythologique de Superman, ce dernier n'est pas revenu sur la terre depuis longtemps. C'est dans ce simple postulat synopsistique que réside l'extraordinaire ; sinon, c'est du déjà vu. Le film met en parallèle la résurrection des deux personnages mythologiques (Superman et Luthor), sans quoi le mythe, basé sur le simplisme manichéen, n'a pas lieu durant la première demi-heure du film. Résurrection mais odeur de formol persistante. En effet, outre le fait qu'un appel d'air (de l'oxygène, sans doute), appelle nécessairement le petit récit de l'un à cohabiter avec l'autre, les deux antagonistes semblent chacun marcher à l'aide de béquilles. Lex Luthor, dès le début du film, enlève sa perruque tandis que Superman, lui, immanquablement rajeuni sous les traits du jeune acteur Brandon Routh, ressemble pourtant à une momie vieille de plusieurs dizaines d'années tout juste sortie du placard pour l'occasion. En effet, en Clark Kent, sous sa perruque et ses grosses lunettes, Superman, alors qu'on ne voit que lui (à l'extérieur, sur les postes de télévision), essaie vainement de se fondre dans la masse.
     
    Comme dans le Superman de Richard Donner, mais de façon encore plus caricaturale, Superman tente dans la peau de Clark Kent de compenser l'extraordinaire de sa force et de sa notoriété par l'anormalité régressive et le peu d'assurance de son personnage. Le problème, c'est que les modalités d'exécution de ce projet insensé le mettent irrémédiablement en échec. Comment peut-on croire un seul instant à ce personnage qui plein d'assurance, de sécheresse et de confiance en soi lorsqu'il est dans les airs, paraît si emprunté lorsqu'il s'agit de se mettre dans la peau d'un simple mortel. Car, à l'évidence, les mimiques grossières de notre jeune acteur montrent que Superman ne se contente pas de jouer un rôle, de se mettre dans la peau d'un humain, il en fait l'imitation, en reproduit le masque. Le problème est que notre ami Superman n'est ni bon comédien, ni bon imitateur. Les facéties ostentatoires du personnage ne savent plus où elles trouvent leur source, leur modèle.
     
    Tout l'enjeu du film et, en corollaire, toute sa difficulté semble être de retrouver Superman, le même que dans les années 80. Le problème posé par le livre de Lois Lane, « En a t-on besoin ? » est ainsi pour une fois posé au spectateur qui, s'il n'est pas trop fatigué par une esthétique numérique plus cotonneuse que jamais voire cartoonesque, pourra répondre sans trop de mal : en fait, non, pas plus qu'à la fin des années 70, où les majors hollywoodiennes ont cru bon d'agrémenter le cinéma américain du héros indestructible à la cape rouge, refermant ainsi la porte de façon indue et autoritaire sur le traumatisme de la guerre du Viêt-Nam et sur le deuxième âge d'or du cinéma américain (celui des seventies). Pas plus non plus qu'à la naissance du personnage, où le but, encore plus lisiblement propagandiste, était de préparer gentiment les soldats américains à la guerre. Bref, on le voit bien, c'est à chaque fois que l'Amérique, ayant de bonnes raisons de se questionner sur son état de santé, sur son présent, et sur ses actions (passées ou à venir), est mise face au bonhomme aux vêtements moulants bleus et rouges. Puisque le seul objectif est ainsi de faire ressurgir Superman, on comprend pourquoi le film n'a pas d'enjeu et n'en raconte pas davantage en 2h30 de métrage, d'où la difficulté qu'éprouve le critique que vous êtes en train de lire à parler du film. Le manifeste du film, sa signature, se trouve être la scène, souhaitée d'être d'anthologie, où Superman à la lourde tâche, c'est le moins qu'on puisse dire, de sauver un avion en perdition et menaçant de s'écraser sur le sol américain. Objectif et sens secret de la scène : Flash-back ou le souvenir bifurque, lavage de cerveau ou la fiction remplace la réalité, éviter Ground Zero, les débris et les cratères, les avions transformés en bombes. Mission accomplie ? Oui, et avec mention qui plus est : le salut américain, face à cet avion transformé en bombe et descendant à toute allure en piquet, provient d'une minuscule figure, presque effacée, un point volant qu'on devine plus qu'on ne voit, pour signifier qu'il pourrait s'agir de n'importe quel américain.
     
    Mention assez bien, puisque le souvenir douloureux du lieu du voyage à l'horizontale (l'avion), ne se heurte plus à l'insolence d'un territoire américain à ce point acquis et chèrement aménagé et exploité qu'il tendrait à la chute verticale, jet provoquant le tremblement de la terre tant aimée. Non, là, on préfère raviver l'image de l'avion et sa discrète, et de toute manière éphémère, ressemblance avec une bombe s'écrasant. Mention, bien, étant donné que l'avion/bombe, en dépit de sa direction tout particulière (il se dirige vers le sol), décélère et atterrit sur le sol aidé par quelque ange-gardien, Superman, réconciliant ainsi le sol américain avec son ciel. De surcroît, la sécheresse de l'atterrissage ne brise pas la carlingue, dont on aurait pu croire qu'au regard de sa construction et qu'en vertu de son appartenance à la race de matière solide, dur, elle casse, mais s'avachit tel un ballon dégonflé, sa texture souple faisant des vagues. Effet spécial qui entre dans la nouvelle esthétique numérique tel qu'elle à de plus mauvaise aujourd'hui : elle transforme l'apesanteur lourde en pesanteur alerte, vide les matières de leur consistance et donc de leur être et transforme le viscéral du contact catastrophique en plasticité cartoonesque malléable à l'infini. Le contact des deux camions dans Matrix Reloaded, était déjà producteur de vagues et d'ondulations joyeuses, transformant un fracas heurté attendu en une explosion chorégraphique. Si un tel écart était justifiable au regard de la fiction en cours : Néo, à la fin de cette scène dantesque, révélait la facticité existentielle de la matrice à elle-même en ramenant ses camarades dans le monde réel, il est dommage que cet effet ait fait des émules et ce soit retrouvé dans Superman Returns, car du coup, l'homme volant semble, lui aussi n'être que le sauveur d'un monde tout à fait factice...
     

    Mention très bien, enfin, puisqu'au lieu de susciter des « Oh shit ! », des pleurs et des hurlements de détresse, la rencontre de cet avion avec l'Amérique, loin de provoquer l'émoi et d'être rediffusé en boucle sur tous les petits écrans du monde pendant plusieurs semaines, fait d'une pierre deux coups en se produisant en spectacle simultanément dans tous les grands écrans du monde et, à l'échelle de la fiction, applaudis par un foule de spectateur ravis dans un stade, enceinte/microcosme américain communiant sur son euphorie et sa gloire retrouvée. Dès lors, on voit bien à quelle mascarade nous conduit l'existence de Superman dans le cinéma et l'Histoire. Plus haut, nous identifions trois époques où le système a cru bon vendre à l'Amérique l'image du super-héros. Nature propagandiste et énergisante dans la première période, existence d'anesthésie et redéfinition de la croyance dans les valeurs de l'Amérique portées par Reagan après, pure instance d'illusion aujourd'hui. De tout temps, Superman se réveille tel un leurre. Normal que le film, lui aussi en soit un, ainsi que chacune de ses scènes, à l'avenant de celle dont nous entreprenions ci-haut la dissection post-mortem.

    Thomas Clolus


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