• Semaine du 03 au 09 Octobre | S. Lefebvre



    Alexandra
    d'Alexandre Sokurov
    Voir un extrait du film: ici
     
    Faire jaillir ce qu'il y a d'humanité dans un « paysage », au sens large du terme, qui ne l'est plus par essence. Enorme convoi d'acier. No man's land. Uniformes, conduisant logiquement à la notion d'uniformisation. Des corps égalisés dans un territoire balisés. La notion même de liberté est interrogée tant les frontières délimitant le camp militaire dans le film enferment un espace vacant, que ces « pions » jusqu'alors déshumanisés tentent de combler tant bien que mal par une organisation, une planification, un ordre logique au militarisme. Cet ordre est confronté à l'absurdité de cette non-situation, se heurte aux questions ; et de cet ordre cartésien de répondre (d'esquiver) à ce néant par l'ordre. En résulte d'ailleurs un désordre, le camp ne pouvant être imperméable à l'absence de points et repères qui sont autant d'éléments vitaux à quelque organisation. 
    C'est dans cet univers d'apparence uniformisé et déshumanisé que Sokurov va filmer la percée inévitable de l'humanisation. Tout d'abords par ce désordre, qui rappelle que le propre des rapports humains est la complexité, que l'homme n'est pas sujet à un ordre cartésien. Ensuite, c'est Alexandra, babouchka venue rendre visite à son militaire de petit-fils. Figure autoritaire, elle devient figure d'autorité, amenant nécessairement la complexité à jaillir de plus belle dans ce lieu où, faute d'enjeux et de repères, l'ordre vacille et s'interroge sur ses limites. Au fur et à mesure, avec une simplicité qui vient donner le contre-point à la simplification militaire, Sokurov, par l'intermédiaire d'Alexandra, va montrer les corps puis les âmes derrière les uniformes, va nous emmener au-delà des délimitations du camp militaire, va faire redonner à l'homme l'interaction qui est son propre : Interaction intellectuelle et sentimentale. A son âge, Alexandra a encore tout à recevoir, hormis des ordres. Au mieux, son autorité d'expérience et d'aura maternelle lui confère sur ces jeunes militaires le sentiment d'un retour à l'ordre naturel, celui d'une hiérarchie quasi-familiale, un retour à l'éducation par l'initiation, au lieu d'une éducation par l'amputation sentimentale et intellectuelle.
    Le film de Sokurov est d'une intelligence précieuse. Par sa mise en scène et son postulat de départ, il signe une magnifique fable sur l'autorité humaine, et sur la faculté de l'homme à s'y soumettre, et à quels titres. Assurément l'un des meilleurs films de l'année.

    OOOO

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    Halloween
    de Rob Zombie
     

    Avec La Maison des 1000 morts, Rob Zombie, ex leader du groupe White Zombie, passé derrière la caméra, fait parler de lui. Le film est baroque, carnavalesque, sauvage, irrévérencieux, en tout cas foutraque et sûrement à la marge de toutes les productions horrifiques d'alors. Puis vient The Devil's Rejects, deuxième film, apparement plus « appliqué » mais sur lequel souffle un troublant vent de liberté, dans lequel la violence est alors sans retenue (sans pour autant tomber dans le gore à proprement parler.) On ne pourrait alors parler de totale réussite (la faute à des influences pas encore digérées, à des effets clipesques pas toujours bien utilisés), mais Rob Zombie laisse le bénéfice du doute sur sa capacité à être un nouveau maître de l'horreur, ayant sa « patte », ses névroses, une manière bien à lui de montrer la violence. L'occasion d'ôter le doute au spectateur, sera bien évidemment son troisième film. Le chiffre « 3 » est celui qui devrait permettre de résoudre l'équation. Ce troisième film constitue un pari audacieux, sans doute casse-gueule, puisqu'il n'est autre que le faux-remake du Halloween de John Carpenter. « Faux-remake » car ce n'est que dans la dernière partie du film que Rob Zombie reprendra le développement de l'original. Autrement, on a l'enfance de Michael Myers, les pourquoi et les comment de toute cette mythologie du plus célèbres des boogeymen. En définitive, c'est donner une identité au Mal, là où Carpenter ne donnait aucune explication (comme à son habitude, le mal est abstrait The Fog, Le Village des Damnés, Assault on Prescrint 13...). Rob Zombie envers (sans doute pas contre) Carpenter. Le concret contre l'abstrait. Le sauvage contre le retrait. La volonté est de faire tout l'inverse de son modèle, mais à quel prix? La caricature maladroite, voir crétine. Michael Myers était gros, laid, sans père, il hérite d'un beau-père alcoolique, beauf et violent. Par-dessus le marché, sa mère est strip-teaseuse et sa grande sœur préfère multiplier les coquineries au lieu de s'occuper de lui. Pas étonnant alors que le jeune Michael se retrouve être le souffre-douleur de son collège. Tout ce développement était-il nécessaire ? Le simple fait que le jeune Michael trouve une fascination à torturer les animaux aurait pu suffire. Oui, dès les premières minutes du film, on sait déjà que, dans la politique de démarcation quant à l'œuvre de Carpenter, Rob Zombie va à grands coups de gros sabots, jouer la carte de la surenchère à outrance. Dommage. Le film ne rime alors plus à grand chose qu'à une multiplication de scènes gore et brutale justifiant des questions finalement sans trop d'intérêt (comment Michael Myers change de vêtements au sortir de l'hôpital psychiatrique ? Comment il retrouve son masque ?). Outrance et surenchère. L'aspect intéressant du métrage réside dans la parole. Myers n'en fait plus usage, et à partir de ce moment, la parole de tout autre personnage, est vulgarisée, pervertie, finalement dénuée de valeur. Les mots de la mère, comme elle, ne sont plus. Pas de quoi sauver un film beaucoup trop rentre-dedans et maladroit pour être crédible. Et oui John, en cette fin d'année 2007, tu as été pas mal malmené, entre l'hommage à la noix de Rodriguez, et ce mauvais remake d'Halloween. En attendant, pour ce qui est de ton cas Rob, on a plus vraiment envie de douter. 

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    Semaine du 3 au 10 octobre 2007
    de Simon Lefebvre


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  • Commentaires

    1
    lacotte
    Dimanche 14 Octobre 2007 à 22:19
    C'est du Rohmer...
    Je dois bien avouer, platement que c'est mon premier Rohmer, ou presque... Mais j'avoue bien plus en relief que si je n'ai pas "désaimé" le film je ne l'ai pas trouvé captivant. Sans doute l'alchimie particulière à l'auteur m'est elle restée tout à fait étrangère, je n'ai guère été "impressionné" au sens "pelliculaire". J'ai apprécié le léchage de la mise en scène, la très belle lumière, mais quel ennui face à certaines problématiques exposées en de vaines joutes poussives : de la supériorité de l'amour non consommé, de la supériorité du mmonothéisme sur le paganisme. L'amour courtois est ici, à mon goût, pénible. Loin de moi toutefois l'idée de proposer un jugement péremptoire, vu mon inculture rohmérienne fort malheureuse en mon état, mais non, à ce jour, je ne suis pas aquis à cette cause.
    2
    damien
    Jeudi 18 Octobre 2007 à 20:59
    alexandra
    Pas encore vu, mais voici un lien vers un cinéaste qui a une exigence proche de celle de Sokourov: http://www.dailymotion.com/video/x2ujqv_lexperience-nue-2_politics
    3
    S. Lefebvre
    Samedi 20 Octobre 2007 à 16:57
    L'expérience nUe
    Une chose est sûre, le lien avec Sokourov est "nul", en ce sens que parler d'exigence cinématographique et/ou intellectuelle vaut pour beaucoup dans ce domaine (intellectuel et cinématographique donc.) Ensuite, ce métrage (d'après mes recherches, il accompagne un livre du même auteur), est visuellement expérimental (on est encore loin de Sokourov). La parole complexe, s'enroule sur elle même, les balbutiements semblent vouloir se délecter d'eux mêmes, prendre le temps de bien s'écouter. L'image, est ici plus un miroir, qui réfléchit donc, ou qui tente de refleter. Quoi? Les pensées du cinéaste (auto-nommé d'ailleurs "cinésophe".) Un cinéma de philosophie, plus qu'un cinéma de poésie, où la pensée aime à se voir penser. Le cinéma donne aux images une empreinte audio-visuelle, là où l'écriture n'en donne pas. L'expérience nUe me fait donc de prime abord, l'effet d'un cinéma de la pensée narcissique, auto-contemplative, pour soi plus qu'en soi. Donc, rapport avec Sokourov franchement poussif ici...et pour le film (j'ai vu les autres courts-métrages), je n'oserai dire que mes idées sont arrêtées sur le sujet. Si c'est réellement un cinéma-miroir, il devrait conduire à la réfléxion. J'opterais presque timidement pour l'hypothèse d'un objet filmique qui-se-croit-génial. A suivre en tout cas...
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