• 1/ FILM SOCIALISME (Jean-Luc Godard)
    2/ DES HOMMES ET DES DIEUX (Xavier Beauvois)
    3/ MOTHER (BONG Joon-ho)
    4/ ONCLE BOONME, CELUI QUI SE SOUVIENT DE SES VIES ANTERIEURES (Apichatpong Weerasethakul)
    5/ POLICIER, ADJECTIF (Corneliu Porumboiu)


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  • 0/MYSTERES DE LISBONNE (Raoul Ruiz)
    1/ INDEPENDENCIA (Raya Martin)
    2/ DES HOMMES ET DES DIEUX (Xavier Beauvois)
    3/ FILM SOCIALISME (Jean- Luc Godard)
    4/ ONCLE BOONMEE (Apichatpong Weerasethakul)
    5/ BAD LIEUTENANT (Werner Herzog)
    6/ BREAKING BAD SAISON 2 (Vince Gillighan)
    7/ THE CAT THE REVEREND AND THE SLAVE (Alain Della Negra et Kaori Kinoshita)
    8/ KICK ASS (Vince Vaughn)
    9/ LES FEMMES DE MES AMIS (Hong Sang Soo)
    10/ TOURNEE (Matthieu Amalric)


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    On l'aura compris, dans cette expédition qui est la mienne aujourd'hui, il est question de savoir où se placer, garder position. C'est vrai, mais pas que. Rester dans sa tranchée, on veut bien, si tant est qu'on soit en bonne compagnie, et que cette compagnie soit prête à bondir hors du retranchement pour partir à l'assaut. On fantasme comme on peut l'acte cinéphile, en bande ou en troupe.

    Avant de garder position, on vous demandera de la prendre. Il n'y a pas d'ordre derrière tout ça, mais vous êtes quelqu'un qui est à l'écoute de ses amis. L'un vous a dit que Kaboom, de Greg Araki était nul, l'autre vous a dit qu'il était fantastique. Vous croyez les deux, car vous les connaissez et savez que vous partagez des liens cinéphiles fort, suffisamment fort pour que les points de discordances passent un peu à l'as. Dans l'entre-deux de ces émotions opposées, vous vous engouffrez, car dans cet entre-deux précisément, il y a le film, et qu'ici, dans le ventre, la voie vous est toute ouverte. Vous n'allez pas au combat, encore moins à la loterie. Vous allez voir un film, impatient de pouvoir enfin en parler avec vos deux amis.

    Impossible d'user d'un regard rétroactif sur la filmographie d'Araki. Kaboom sera ma première fois avec lui. Au regard du film, on peut se dire que toute première expérience avec un tel film est nécessairement un rapport non-protégé, du fait qu'on ne peut être préparé à ce qu'on va voir. Un regard vierge de tout cinéma arakien est-il forcement déboussolé? Non, et ce n'est pas le propos de toute manière. Si Kaboom est clinquant, ce serait trop vite l'enterrer que d'affirmer que sa seule dimension est « barrée ». Tout au contraire, Kaboom ne barre rien, et sa trajectoire va dans une même imprécision, une même non-direction: un précipice. Il faut voir avant tout par où le film et ses personnages vont passer pour l'atteindre. On peut imaginer que tout le récit est avalé en un instant, sous la forme d'un biscuit hallucinogène. La direction qu'il va prendre se dirige donc vers un bien piteux précipice, anal. Cela m'est paru évident après avoir cherché un sens. Le film en indique un, de sens. Celui-ci est parfaitement absurde: des histoires de complots et d'agents-doubles, d'élus et de prophéties apocalyptiques. Là, on s'accapare toute la rêverie hollywoodienne, condensé et digéré en un bloc de dix minutes à tout casser. En effet, Kaboom c'est avant tout une histoire de campus, mais ici, les amours ne sont pas passées à la machine, elle sont passées dans l'appareil digestif. Nul doute alors, à constater d'innombrables plans monstrueux et rapprochés sur des bouches, dents en train de mâcher, ou plats de bouffe gluants qui s'accaparent le plein cadre. Si j'ai pu nommé l'endroit de mon expédition « le ventre », il était improbable d'imaginer que j'allais voir un film qui m'y emmenait littéralement. Le couloir qu'emprunte dans ses rêves le jeune Smith, mène tout droit vers une poubelle. Par un jeu de pistes et d'associations, cette poubelle évoquera une fille, moins que ça, uniquement son tronc -étrange sentiment que d'imaginer ce cube pesant et compact de chair et de viscères-, que nous retrouverons plus tard dans une scène qui, malgré le lieu, apparaîtra comme l'une des plus grandes révélations aux yeux du personnage: Les toilettes. Le film s'écoule dans cette sordide direction, mais pas uniquement. C'est bien là, l'aspect le plus surprenant de Kaboom. Araki oppose à cette direction de flux et mouvements corporels et digestifs -mouvement de l'absolu finitude et de la transformation régressive-, la trajectoire d'une fusée, direction le cosmos. Il ne va pas être question de conquête spatiale pourtant, non, on en passe toujours par le corps, par dessus ou dedans. L'aboutissement, c'est que par ces frottements corporels, on finit par atteindre quelque chose qui le dépasse totalement: l'orgasme. Il déclenche et est déclenché par une charge d'électricité. Araki le filme comme tel, comme si sa caméra était une dynamo se nourrissant de l'électricité que produit le plaisir des personnages dans les actes sexuels. L'image du film est toujours, ou presque, en surbrillance. Elle éblouit jusqu'à saturation (beaucoup de séquences se terminent par un fondu au blanc). Ainsi, la caméra se charge de toute cette énergie sexuelle, à tel point que l'on peut la quantifier. On sait finalement, quand précisément elle va exploser et libérer une autre dimension atteignant le cosmos. Sur le visage d'une fille annonçant le compte à rebours de sa jouissance, Kaboom est un film qui remplit sa jauge dans cette perspective d'éclat orgasmique. Il n'y a rien de facile là-dedans. Les innombrables séquences qui s'achèvent sur un fracas sonore et visuel, sont autant d'échec, car toujours derrière, le film repars d'en bas. Ce n'est pas un échec en terme d'appréciation, car Araki l'a voulu comme tel. Smith cherche la jouissance à deux, et aura bien du mal à jouir dans le même temps que ses partenaires sexuels. Il faudra attendre la toute fin du film, pour voir enfin: image improbable, filmée du cosmos. La Terre explose dans un bruit assourdissant. On y est, mais il aura bien fallu passer par tout ça, l'analité et les énergies cosmiques, pour pouvoir saisir l'instant. C'est que la petite-mort se conjugue à la fin du monde.

    Position est prise donc, mais pas aux-côté d'un ami, ni de l'autre. Certainement pas nul, mais pas non plus orgasmique. Le film s'étire tellement que, malgré l'image définitive, il maintient les protagonistes dans le gouffre: entre les égouts et la supernova. Ces jeunes gens n'ont pas l'air paumés pour rien, ils sont bel et bien sur un campus isolé du reste du monde (seule une plage nudiste côtoie son paysage), paumés car nulle-part.

    Simon Lefebvre


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    Il y a des journées comme ça, où on se lève tôt, et comme déçu de n'avoir pas profité de la nuit à pleins yeux, on décide d'aller s'enfermer dans un cinéma, d'y passer sa journée, oui, toute sa journée. Tant pis pour le soleil, on le verra demain.

    Alors, on décide d'y aller, mais à l'aveuglette seulement, car il faut que cette journée soit une aventure, une expédition. Dans ces cas là, on s'attend toujours à ce que cette aventure soit nulle, parce qu'on n'aura rien rencontré. Une aventure sans surprises, c'est un paradoxe, mais un paradoxe auquel le cinéphile intrépide doit être préparé.

    Partir à l'aventure, c'est volontairement oublier sa carte, sa favorite, celle sur laquelle sont indiquées les séances alléchantes, de classiques toujours pas vus, ou de films chéris dont se présente enfin la chance de les voir projetés sur grand écran. Cette carte là, celle que nous aimons avoir toujours sur nous, il faut la laisser chez soi aujourd'hui, l'oublier volontairement à côté de l'ordinateur. On va lui substituer une autre carte, toute aussi pratique que boulimique, l'espèce de nouveau couteau-suisse du cinéphile, un passe-partout qui ne passe pas partout, mais qui justement, et ça tombe bien, permet d'aller dans la jungle, cet espèce de tube de la diffusion cinématographique française, saturé. Car oui, on a décidé de la nature de l'expédition. Aujourd'hui, on va se jeter dans le ventre. Le ventre, il ressemble à un UGC, le plus monstrueux de la place parisienne. La carte que nous possédons en est directement un passe-droit, la carte d'identité qui correspond au territoire. Et quel territoire! En ces lieux, le cinéphile est abandonné, il est tout sauf préparé (si ce n'est encouragé à acheter quelques victuailles en sachet, comme des poches d'oxygène utiles avant de rentrer en apnée dans un film...) ; à la limite, la seule préparation que nous avons est un livret, distribué allègrement, et dont l'éditorial peine à justifier l'abondance de l'offre proposée. Le lire vous perd encore un peu plus. Bon, alors on commence déjà à lever la tête, on regarde les affiches, et on choisit la séance qui correspond le mieux.

     

    Hélas.

     

    Et oui, déjà, il faut bien renoncer à cette idée qu'aujourd'hui, on va être un cinéphile intrépide, car même si ce n'est pas le territoire que vous arpentez d'ordinaire, il ne vous est pas tout à fait inconnu. Bien au contraire, c'est comme si c'était le votre. Quant bien même ce sentiment peut paraître étrange et contrariant, vous êtes face à une ribambelle de films à l'affiche, et vous savez que le rendez-vous avec l'aventure est d'ores et déjà manqué. Tout juste, vous êtes content d'être de ceux qui continuent d'effectuer un trajet pour rencontrer un film. Si les cinéphiles sont des « geeks », ce sont tout de même ceux qui peuvent se targuer d'avoir le plus de rendez-vous. Malgré tout, être ici, dans le ventre, avec le passe-droit qui correspond, annule tout acte de bravoure. Cette journée dans le noir, on sait qu'on va la remplir. À ce moment là, il y a un très beau et effrayant moment de doute. On compte sur les films pour donner à votre journée une autre dimension. On compte sur les films pour ouvrir votre journée, dilater le temps, vous évader, qu'ils vous emmènent ailleurs. Sauf que...maintenant que vous avez le nez en l'air, et que vous voyez l' « offre » qu'étale le ventre sous vos yeux, vous faites peu de cas d'un probable salut. Il est peu probable que votre passion parvienne à rendre à un film son statut de film -et non pas d'offre justement-, et il est peu probable qu'un film vous évade.

    Il y a des journées comme ça où, celui qui se fantasmait aventurier, se retrouve à neuf heure du matin, à regarder Les Petits Mouchoirs de Guillaume Canet. Évidemment, ce n'est pas un choix par défaut. C'est tout l'inverse. À cette heure-ci, il faut vouloir une confrontation. Pas de place à la tiédeur à priori. Exit donc le Woody Allen, qui présageait d'avance un ronronnement qui aurait trop vite fait de vous tuer votre journée, pour rentrer deux heures plus tard chez vous dépité. Exit aussi l'inverse: le film d'Iñarittu, à qui on a même pas envie d'accorder un peu de temps, lui qui fait des films si longs pour mieux les charger de tout ce qu'il y a de plombant au cinéma. Non, choisir d'aller voir le film de Guillaume Canet, c'est aller voir le film d'un acteur qu'on connait bien, et qui ne nous est pas forcement antipathique, mais qui a réalisé un film qu'on a pas du tout aimé et qui pourtant, à été reconnu par une spectaculaire académie française, comme étant un « grand » film. Les Petits Mouchoirs a donc été annoncé comme le nouveau « grand » film d'un jadis prometteur et maintenant « grand » cinéaste français. Évidemment, le fait qu'il y ait une sorte de décret majoritaire et visible autour de la qualité d'un tel film, pousse à aller le voir dans le blanc des yeux. Pas question d'aller ronchonner en marge. Il y a d'un côté une telle déclaration de gloire que, pour déclarer l'inverse, il faut accepter d'aller voir ce qu'on vous oblige à voir: le film événement. Toutes ces lignes sont écrites dans l'émotion qui succède à la projection du film. Bien que volontaire dans mon geste de voir, je n'avais aucune envie d'en découdre avec le film de Canet avant toute chose. Le problème, c'est que le réalisateur ne ménage pas longtemps ceux que Ne Le Dit A Personne, à barbé. La première séquence du film commence mal, surtout qu'elle se veut impressionnante, voir intimidante: plan séquence, caméra à l'épaule, suivant Jean Dujardin plongeant dans le bain des néons d'une discothèque saturée de corps et de sons. L'acteur est agité, violent dans son euphorie. Oui, ça cache quelque chose. Pour saisir ce qui ne va pas, Guillaume Canet va saisir le visage de l'acteur en gros plan. Et voilà, nous y sommes: Serrer le visage pour voir ce qui ne va pas (voir si ça se révèle ou si ça résiste), telle sera le projet cinématographique du film durant deux heures et demi. Pas que ça évidemment, mais malheureusement, ce qu'il reste en dehors de ces innombrables gros plans, n'a guère d'autre fonction que de relâcher la pression: plan aérien sur une voiture blindée d'amis qui fonce sur l'autoroute direction les vacances, avec une musique par dessus ça. La même, mais dans un bateau avec un beau coucher de soleil. Quel autre choix sinon celui-ci? Le film, qui se passe dans un endroit ouvert, est absolument (en)fermé sur ses personnages. Guillaume Canet a dit vouloir réaliser un « film de potes », ou « film de vacances », mais il est bien malgré lui plombé par son scénario, et ne laisse guère à ses personnages l'opportunité de respirer. Les Petits Mouchoirs sent le sapin. Car oui, revenons-en, à la première séquence: le personnage incarné par Jean Dujardin, qui visiblement ne va pas si bien que ça, quitte subitement la discothèque pour prendre son scooter, et là, toujours dans la continuité du plan séquence, long et paisible comme une matinée de Paris sans circulation encore, le scooter va rencontrer un camion. Choc. Une seule séquence, et on sait déjà qu'on ne sera pas réconcilié avec Guillaume Canet cinéaste, car comment aimer un film qui d'emblée, affiche par de tels procédés, la certitude d'être impressionnant? Il n'y a rien de plus emmerdant que ce genre de démonstration. Démonstration et non pas proposition. Les Petits Mouchoirs est de ces films qui en imposent! Mais qui imposent quoi? Avec Jacques Audiard, un cinéma français qui n'en finit pas de filmer cette impression d'impressionnant. Ici, la nature même du scénario chorale se veut impressionnante, cette formidable faculté de nouer plusieurs petites histoires en une seule grande (dont la finalité et la moralité est définitivement décourageante), et enfin (surtout), les acteurs seront impressionnants. Si François Cluzet parvient -malgré la direction où le scénario l'emmène parfois- a déployer une belle tension nerveuse jaillissant par tics et explosant dans l'absurde, les autres acteurs sont au diapason du film. Peu importe finalement. Les acteurs ont donné à Guillaume Canet ce qu'il attendait d'eux. Par ailleurs, revenons-en, Les Petits Mouchoirs n'attend que ça: que les visages craquent. On le savait dès le début, les gros-plans n'avaient que pour seule fonction de voir les visages faillir, le plus incroyable étant de constater que jamais Guillaume Canet n'a lâché prise.

    En somme, bien au-delà du film lui-même, qui pourtant l'est, c'est la place qu'il occupe dans le paysage cinématographique français, qui est emmerdante. On ne va pas regretter l'excellente visibilité dont dispose le film, mais c'est plutôt le succès d'estime qui va, semble t-il, d'un commun accord au cinéaste, qui suscite mon inquiétude, une inquiétude partagée par d'autres cinéphiles, de ceux qui, contrairement à moi, sont des vrais aventuriers. Ces cinéphiles là ont souvent fait le choix de ne pas trop trainer dans le Ventre. L'un d'entre eux m'a dit que c'était « le prix de l'indépendance ». D'où ils sont, ils voient pourtant bien les Audiard ou les Canet qui brillent. Ils ne sont pas loin du tout. Ils n'ont jamais été aussi présents. Ces cinéphiles là, sont les vrais héros. Sur la carte du territoire, on peut voir qu'ils occupent des endroits périphériques mais sont en tous points au courant de ce qui se passe au cœur de la ville. Pas question donc de rester au loin. La reconquête de la ville devra passer tôt ou tard par l'affirmation par le combat, de ces golems qui ombragent le paysage.


    Simon Lefebvre

     


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  • Sally Menke. Certain d'entre nous connaissent ce nom sans pour autant y associer un visage. Une image en écho donc, de la monteuse attitrée de Quentin Tarantino, posant a ses côtés. Dire quelle vive émotion nous ressentons aujourd'hui à l'annonce des circonstances de sa disparition, est un déchirement terrible. Il n'y a pas si longtemps, sur Notre Cinéma, Thomas Clolus fêtait la fin de la décennie 2000 en célébrant dans la joie, la provocation et la gourmandise, le cinéma de Quentin Tarantino : "cinéaste de la décennie". Sally était de chacun de ces films. « Héroïne tarantinienne », pas tout à fait. « Son » héroïne en tout cas. Pour nous, c'est évidemment autre chose. J'ai repensé immédiatement à DeathProof. Si Tarantino en était le MC (revoyons la scène du bar et tous ses vinyles qui continuent encore de tourner), enivrant les filles et organisant le clou du spectacle, Sally Menke en était évidemment la DJ. De l'inoubliable scène du crash frontal à la scène finale du film, il y avait là un réel exercice de scratch. Remonter la bande, revenir à l'instant, la faire crisser sous les doigts comme sous les pneus, comme sous les poings.

    Une image en écho de toutes ces émotions.

     

    Simon Lefebvre

     


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