• Le 6 janviers 2011, Independencia rédigeait ses Notes pour un Manifeste de la critique, un appel a contribution donc pour dégager les grands traits d'une critique contemporaine. Parmi les notes, deux points forts ressortaient: la proximitée entre le critique de cinéma et le réalisateur (ou producteur, ou acteur etc...) ainsi que le fossé grandissant entre le grand public et les grands textes (cf: "plus les articles sont longs, plus la queue devant les salles de cinéma est courte"). En somme, comment redonner un réel attrait à la critique de cinéma (littérature, lettres, arts) pour vaincre le ratatinement de la critique-prescription (barèmes allociné) et de la critique coup-de-pouce ou critique sympa (copinage)? Une chose est certaine, c'est que Internet et ses nombreux réseaux va avoir une place importante à jouer dans tous cela, et c'est certainement vers cette voie qu'il va falloir se tourner pour envisager une nouvelle forme de critique contemporaine. Nous y reviendrons dans un prochain billet.
    Avant de publier nos idées, remarques, analyses nous souhaitions publier un cours dialogue à ce sujet que nous avons eu Thomas Clolus et moi-même. Nous avons à l'heure actuelle, des activités bien différentes si ce n'est notre insasiable envie de voir films et séries. En tout cas, nous n'avons pas tous les deux envie d'écrire à ce propos automatiquement (l'un moins que l'autre...ce fut différent à une époque). Notre Cinéma a cette grande caractéristique de casser le rythme des publications quand bon lui semble. C'est une zone en perpetuelle guerre. Reste que nous sommes et restons attentifs à toute la production critique actuelle, qu'elle nous déplaise, nous laisse tiède, ou nous stimule. Petit dialogue donc, en prémice de notre contribution au pre-manifeste.

    Simon Lefebvre, avec l'accord de Thomas Clolus.


    Simon Lefebvre
    : Remis de ta grippe?

    Thomas Clolus: ça va, ça traine un peu, mais ça va. Justement, je te répondais enfin, après relecture du manifeste. Je poursuis, à toute suite. De toute manière, tu verras, ma réponse n'est ni en soi, satisfaisante, ni définitive... Question difficile....

    SL: Oui, question difficile, surtout qu'il y a pas mal de non-dits dans leur texte j'ai l'impression. Ils se posent pas mal de question vis à vis de l'objectivité (et je crois qu'ils pensent à la revue Capricci). Je ne l'ai pas lu, il parait que ça ne parle que, ou presque, de l'actualité de la société, mais bon, la revue en porte le nom, donc c'est assumé. Aussi ça ne me pose aucun problème. Peut-être aussi que l'auteur du pre-manifeste ne pensait pas à ça (en fait je pense qu'ils n'y pensaient pas).

    TC: Bon, je t'envoie ce que j'écrivais tout de suite, et on continue ici, tiens... En fait, au sujet de ça, disons du fait que, à large ou petite échelle, au centre ou à la marge, le cinéma est un ensemble de personnes situées à des endroits, des professions différentes mais complémentaires et défendant un même ensemble ; je vois mal comment je pourrais avoir de problème avec ça à partir du moment où on l'assume et où ça s'actualise par ce qui peut se lire par un goût commun.
    Aussi, je ne sais pas si on peut dire: CNC, Independencia, Cahiers, Capricci, même combat mais ce qui est intéressant, je pense, au sens global, ce n'est pas la logique de fonctionnement interne, c'est qu'il doit sans cesse y avoir possibilité d'autres groupes, d'autres instances, d'autres rassemblements, pour qu'il n'y ait pas concentration mais sans cesse contre pouvoirs, idées et gouts différents.

    SL: Oui, c'est ce que Capricci fait par ailleurs beaucoup avec Facebook. Ils font sans cesse des sortes de sondages ou d'appels à projets.

    TC: Et ça, c'est quelque chose qui vient en amont de la gestion politique et démocratique: comment peut-on entrer sur le terrain économique et médiatique librement si on a quelques chose d'autre à proposer? C'est ça la vraie question. Aussi, si on est cinéphile, la question, c'est, comment, si par exemple on connaît un cinéaste connu et soutenu par personne, en faire parler, montrer ses films, comment faire en sorte que le pouvoir de cinéma (argent, écriture, popularité) ne cesse de se partager davantage. Chaque individu et groupe défend des cinéastes. Comment le faire à une place où il y a un peu de pouvoir?... Réfléchir personnellement à ces questions m'est après chose difficile, car je ne connais que ce à quoi j'ai accès (Tarantino, Rousseau, Inrocks, Independencia). Je n'ai pas vraiment de revendication sur le fait de porter tel ou tel cinéaste que peu de gens connaissent. Toi, en tant que cinéaste, tu est sans doute davantage touché par ces questions. Mais pareillement, tu parviens un peu à créer un groupe autour de toi, pour mener à bien tes projets.... Internet aide bien, s'agissant du droit et du partage des voix... Moi, mon rapport au cinéma, à la cinéphilie, c'est une cinéphilie de la consommation de ce qui existe déjà, une consommation de gout, certes, mais une consommation quand même. Je jouis et défends des choses qui existent déjà avant moi et des choses qui sont déjà défendues avant moi. Après, chacun y apporte sa nuance, sa sensibilité particulière. Je ne peux pas voir beaucoup plus loin. Je n'ai pas de création à revendiquer, pas de nouveauté à apporter. (sauf que la question se pose si demain, on veut écrire sur Tarantino et pas seulement écrire mais se faire publier). Publier autrement que sur Internet, ce qui est déjà une zone de visibilité.

    SL: Justement, les textes critiques ne font pas vraiment de liens entre eux. On est sur internet, il n'y a que ça, des liens, des hyperliens. Sur Notre Cinéma, j'ai écrit à partir d'un film, mais aussi à partir d'un texte qui lui était consacré dans Télérama. Sur Inde, Neyrat écrivait à propos d'un "article" à propos d'un film encore, cette fois dans les lignes de Libé. Faire les liens, renvoyer à des textes, des images, des musiques, ça me semble presque essentiel sur internet. C'est une idée que tu avais bien concrétisée à l'époque des Images en Écho sur notre site.

    TC: L'interdépendance positive et affirmée, c'est ce qu'on fait à notre échelle, partage et solidarité des goûts, mais ça fonctionne que quand ce partage est ressenti, quand ce n'est pas le cas, il est normal qu'il ait séparation. Ce que je veux dire, c'est que je vois et je sais très bien comment tout cela fonctionne, je respecte les gens qui s' interrogent sur tout cela, mais je ne vois pas trop ce que j'ai à revendiquer, à changer là dedans. (Très honnêtement: sauf si, demain, je suis en instance de produire quelque chose (film, écrit cinéma), car là, il faut bien se placer activement dans le jeu.

    SL: Oui, surtout que tu n'écris plus ou presque.

    TC: Voilà, mes préoccupations actuelles sont davantage de consacrer la plupart de mon énergie et de mon temps à découvrir ce qui pourrait m'importer, ce que je pourrais encore considérer comme de belles choses. J'ai l'impression que la route est loin d'être terminée... Sinon, pour ce qui est des vidéos des paroles de gens, par souci de rendre visible, démocratique, les différents points de vue, c'est sans doute une très bonne idée, proche et parent d'internet, d'ailleurs, mais j'avoue que je suis déjà très occupé à m'occuper à mon point de vue à moi, de manière sans doute très égoïste d'ailleurs, et de m'intéresser au point de vue des autres, ceux qui écrivent déjà...

    SL: Justement, à ton endroit de lecteur, et a la lecture du pre-manifeste d'Independencia, tu te sens toujours non-concerné? (le texte porte sur l'absence de connexion entre le public et la critique).

    TC: Je n'ai pas dit que je ne me sentais pas concerné, ayant tous une place dans le cinéma, notre cinéphile a une place (nous avons des gouts, nous défendons des films, des critiques, des personnes, des enseignes) et justement, j'essaie (à mon échelle), d'établir ces connexions: Capricci - salles de caen - pages Facebook - partage de lectures et films à d'autres personnes. Tu vois, on est nécessairement concerné, on fait partie positivement du jeu, il n'y a pas de hors-circuit, de passivité. Après Cannes, j'aimerais faire venir Independencia et Raya Martin au LUX. je pense qu'on se sent tous à la fois en sentiment d'appartenance, de proximité avec ce qui existe déjà et à la fois en situation d'isolement.... Car, évidemment, si aujourd'hui, j'avais les moyens de m'acheter une maison d'édition et d'élire mes écrits et de les publier, là, je m'y remettrais.... Donc, à tous les pôles (appartenance et exclusion, sati faction et frustration), je suis concerné, de même que tu l'es....

    SL: Pas toi, encore tu as trouvé ta place: être le relais entre les exploitants Caennais, et les critiques/cinéastes avec qui tu es en contact via FB.

    TC: Oui, c'est une place. Il pourrait y en avoir d'autres... On a jamais définitivement trouvé çà place. Nos aspirations, nos gouts changent. Mais oui, quelqu'en soit la raison, mon histoire personnelle ou quoi, que ce soit de la religiosité fervente, une acceptation de ce qui est ou ne peut qu'être un refus, abandon d'autre chose, j'ai une place qui me satisfait, d'une certaine manière, et j'ai envie de continuer à la développer et à explorer de ce coté là. Mais ce n'est jamais définitif, fixe, les discussions, les rencontres comptent, pour éventuellement bousculer la donne.

    SL: Du côté de l'exploitation?

    TC: Non, là ou je suis actuellement, dans la mesure ou je fais tout pour avoir une place que tout le monde qualifierait de non place, c'est à dire le plus hors du système, de la compétition et de la concurrence. Malheureusement ou pas, je ne me sens pas révolutionnaire, je suis dans le confort (à ma toute petite place, ce quasiment rien qui constitue pourtant énormément pour moi).

    SL: « Revolution is confusion ». Dans la nébuleuse internet + art et essai + multiplexes, la révolution sera difficile. Peu importe ton statut officiel, ta proximité avec les exploitants caennais, et ta cinéphilie, fait de toi quelqu'un qui fait lien. Pour le coup, tu sauves la parole consacré aux films, d'un certain isolement. Elle rencontre les gens. Elle est parlée, voire dialoguée.

    TC: Oui, c'est un souci et une exigence permanente, que les choses dialoguent entre elles. Mais bon, c'est toi qui m'a sollicité, tu as aussi sans doute davantage d'idées derrière la tête, et je serais toujours tout ouïe pour toi (une oreille active), donc n'hésite pas, d'autant plus que je le répète, il n'y a rien de fixe.

    SL: Oh moi tu sais, hormis le fait que je veux (un jour j'exigerai) que tu te remettes à écrire... et puis oui, je répondrai à Independencia via Renzi, mais au nom de Notre Cinéma, petit blog dans la nébuleuse.

    TC: THANKS!


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  • Entretiens avec Edgard Varèse (1883-1965) par Georges Charbonnier
    8 entretiens enregistrés en décembre 1954 et janvier 1955 et diffusés entre le 5 mars et le 30 avril 1955 par la Radiodiffusion nationale.
    - Retour en France
    - Auditeurs et critiques
    - L'auditeur et la musique
    - L'aide au créateur
    - Opéra - Image - Musique
    - Physique et Musique
    - Son organisé - Art-Science
    Bonus
    Présentation radiophonique de Déserts par Jean Toscane (Texte de Pierre Boulez)
    Déserts (concert de la création mondiale au Théâtre des Champs-Elysées le 2 décembre 1954)
    Orchestre National
    Direction Hermann Scherchen (1891-1966)

    Paru le 13 septembre 2007 chez INA Mémoire vive


    Du dernier film de Jean-Marie Straub, O Somma Luce, Jacques Morice écrit pour Télérama : "presque une caricature". Que ces mots soient écris dans les pages d'un hebdomadaire dont la conformité s'oppose parfaitement à ce cinéma là (un cinéma de résistance, un cinéma de l'acte politique, un cinéma ouvert), n'a rien d'étonnant. Jacques Morice pourrait d'ailleurs s'étonner ici de l'emploi du terme "ouvert". Des quatre films projetés (dont O Somma Luce), n'a t-il vu peut-être que ce qu'un regard conforme voudrait bien voir. Dans EUROPA 2005, 27 octobre (co-réalisé avec Danielle Huillet), cinq fois deux panoramiques ouvrent puis referment sur clôtures et barrières. Au milieu: le transformateur électrique dans lequel Zyad et Bouna ont trouvé la mort à l'issue d'une course-poursuite avec des policiers. Dans Joachim Gatti, la photo du jeune homme qui perdit un oeil suite à un tir de flash-ball, est l'unique butée visuelle (Rousseau est lu hors-champ par le cinéaste). Dans Corneille/Brecht enfin, Cornelia Geiser récite un texte dos à une fenêtre grande ouverte donnant sur une barre d'immeuble qui obstrue l'écran, puis en lit un autre assise dans un fauteuil posé dans le coin d'une pièce.
    Si d'aventure vous allez voir ces films (acte auquel je vous invite vivement), je ne peux que souhaiter que les descriptions conformément faites ci-dessus, vous paraissent caricaturales à votre tour. C'est bien parceque l'esthétique straubienne met à l'épreuve un regard accomodé à des modalités convenues de réprésentations qui voudraient donner a priori à un film une certaine forme, qu'elle parvient à atomiser absolument le cadre et dégage alors le regard pour une implication politique et une libération poétique.
    Déserts, de Varèse, introduit O Somma Luce. Il s'agit d'un enregistrement public de l'oeuvre au Théâtre de Paris en 1954. On raconte (et cela s'entend ici) que le public parisien goûtait alors très peu la musique contemporaine. Varèse en est un précurseur. Déserts est la première oeuvre à mélanger aux instruments acoustiques la table de mixage sur bande magnétique. On peut alors entendre, au bout de quatre minutes environ, les premiers cris du public scandalisé, s'élever contre l'orchestre (Déserts dure près de trente minutes). "Bande de salauds!" "C'est une décadence!". Le public habitué à un bougeois confort d'écoute est offusqué par l'intrusion de la bande. Ces voix qui s'élèvent en 1954 contre l'oeuvre de Varèse, sont certainement cousins des mots qui se couchent dans les pages de Télérama. Straub a toujours été à l'avant-garde du cinéma, bousculant la "bonne" forme en faisant durer les plans, en faisant tourner le dos de ses acteurs à l'écran - sans jamais qu'ils ne se retournent -, en élevant lui aussi sa propre voix (cf: Joachim Gatti). La bande magnétique qui fit trembler le Théâtre de Paris en 1954 est, de fait, cousine de bande filmique straubienne. Les deux aujourd'hui, sont numérisées. Mp3 pour Varèse ici, caméras et projections numériques pour Straub. Les deux n'ont absolument rien perdu de leur force.

    Simon Lefebvre

    ps: N'hésitez pas à me réclamer Déserts, version intégrale et en bonne qualité si vous le désirez.


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  • 1/ NE CHANGE RIEN (Pedro Costa)
    2/ MOURIR COMME UN HOMME (Joao Pedro Rodriguez)
    3/ SOCIAL NETWORK (David Fincher)

    4/ FILM SOCIALISME (Jean-Luc Godard)
    5/ ONCLE BOONME, CELUI QUI SE SOUVIENT DE SES VIES ANTERIEURES (Apichatpong Weerasethakul)
    6/ EN PRÉSENCE D'UN CLOWN (Ingmar Bergman)
    7/ LE MARIAGE À TROIS (Jacques Doillon)
    8/ ANOTHER YEAR (Mike Leigh)
    9/ RUBBER (Quentin Dupieux)
    10/ BELLE ÉPINE (Rebecca Zlotowski)


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  • 1/ BAD LIEUTENANT: ESCALE A LA NOUVELLE-ORLEANS (Werner Herzog)
    2/ ONCLE BOONMEE, CELUI QUI SE SOUVIENT DE SES VIES ANTERIEURES (Apichatpong Weerasethakul)
    3/ MOTHER (BONG Joon-ho)
    4/ KABOOM (Greg Araki)
    5/ SHUTTER ISLAND (Martin Scorsese)
    6/ EASTERN PLAYS (Kamen Kalev)
    7/ OUTRAGE (Takeshi Kitano)
    8/ THE SWIMMER (Frank Perry)
    9/ BREATHLESS (Ik-june Yang)
    10/ AMERICAN TRIP (Nicholas Stoller)


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  • 1/ FILM SOCIALISME (Jean-Luc Godard)
    2/ INDEPENDENCIA (Raya Martin)
    3/ LE TEMPS DES GRÂCES (Dominique Marchais)
    4/ DES HOMMES ET DES DIEUX (Xavier Beauvois)
    5/ BAD LIEUTENANT (Werner Herzog)
    6/ MYSTERES DE LISBONNE (Raoul Ruiz)
    7/ ONCLE BONMEE, CELUI QUI SE SOUVIENT DE SES VIES ANTERIEURES (Apichatpong Weerasethakul)
    8/ MOTHER (BONG Joon-ho)
    9/ AMERICAN TRIP (Nicholas Stoller)
    10/ THE CAT, THE REVEREND AND THE SLAVE (Alain Della Negra et Kaori Kinoshita)

     


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