• Paris Cinéma 2008 - Samedi 05 Juillet

    De plus en plus malmené dans mon usage du temps (celui de voir, mais aussi celui d'écrire), je me retrouve là, en plein milieu d'après-midi, à devoir rendre compte du samedi 5 juillet. Nous verrons quand cette anomalie, ce déséquilibre, sera rétabli. Ce retard semble symptomatique de la frénésie festivalière. Son rythme dépasse le notre et finit par nous dépasser. Déjà, après quelques jours de festivités, nous sommes largués. Ne voyez pas ça comme un aveux de faiblesse, d'échec, mais plutôt comme un constat, qui, faute de m'émouvoir, me permet d'être ici, derrière mon écran d'ordinateur. Et là, soudainement, j'ai le temps d'écrire. Je me démobilise de la ferveur festivalière pour revenir ici, et revenir sur hier. Tiré du contexte festivalier, c'est finalement un ordre juste. Il n'y a plus de précipitation, presque en tout cas. On sait que ça va revenir.

    Et il est difficile de se préparer à ce qui va suivre quand ce qui nous précède ce sont La Frontière de l'Aube de Philippe Garrel et Dernier Maquis de Rabah Ameur-Zaïmeche, deux films qui sortiront en octobre. Deux grands films qui seront vus à l'échelle d'un mois, et qui sont ici vus en une soirée. Merveilleuse et barbare organisation festivalière, si bien qu'on regrette presque d'avoir le temps de pouvoir écrire et transmettre tandis que l'expérience spectatorielle est mise à fleur de peau.  La Frontière de l'Aube est un film qui ressemble à Garrel et qui est différent. Proche et inaccessible. On est dans une force qui s'anime, agonise, brûle dans le film (les rapports entre personnages, leur actions et inactions avec les décors) et dans notre rapport passionné et souffrant avec cet objet. En cela, l'histoire d'amour du cinéaste avec son public est similaire à ces instants où François voit Carole dans son miroir. Apparition effrayante et belle, celle de l'amour mort et vivant. Ce rapport est inversé dans l'autre histoire d'amour du film, de François à Eve. Quel corps prend l'amour ? Quelle incarnation ?  C'est une veine romantique, la plus authentique, la plus violente aussi, que Garrel souffre dans La Frontière de l'Aube. Car il a cette urgence qui cohabite avec l'agonie, ce déséquilibre constant des corps avec les autres. Les plans les plus beaux et les plus durs sont ceux de Carole, titubante et instable, pathétique et belle. Ils sont symptomatiques de cet amour réel qui se persuade de la démesure et de l'irréel. Nombreuses sont les fissures, les failles dans les murs qui font et défont les décors du film. Elles apparaissent discrètement ou frontalement quand l'amour se fragilise. Les espoirs s'y engouffrent, les douleurs en jaillissent. Conscience et inconscience d'un amour, d'un bonheur perdu, qui persiste dans le prolongement de son existence, au-delà de tout, plus que de raison. Le film porte ces failles sur lui, comme autant de cicatrices qui sont palpables et remémoratives. Ce sont aussi les nôtres, quelques choses que nous partageons de gré ou de force avec La Frontière de l'Aube. C'est une histoire d'amour fou que nous vivons avec le film, comme une douleur lancinante, comme un nœud au cœur.

    Dernier Maquis peut-être (bien) vu après l'expérience Garrel. Le film de Ameur-Zaïmeche propose un univers dur, mais aussi une (des) échappée(s). Le monde du travail est ici constitutif d'un univers à part entier, mais un univers où rien ne sera figé. La réalité sociale, du travail est toujours aussi dure mais n'est ici pas une fin en soit. Les hommes de Dernier Maquis vont pour un ailleurs. Comment procéder. Construction d'une mosquée pour apprivoiser un nouveau territoire, spirituel, religieux, qui pare à la poussière, la boue et le bruit. Dernier Maquis va être en fait un film sur la difficulté de quitter un territoire. La jonction d'un univers à l'autre n'est pas aussi limpide qu'une construction faite de briques et béton. Des ponts font la jonction et empêchent la mise à nue dans un ailleurs. Alors, le film va pour décrire la religion et le monde du travail. Leur cohabitation possible. Vous le verrez vous même, les mouvements ascendants et descendants de la caméra de Ameur-Zaïmeche proposent une lecture flanchent des situations imparties. Il y a des lignes de fuites dans le film, qui sont amenées par des « acteurs » plus importants qu'on ne le croit. C'est un pur vecteur pour l'échapée, un moyen de quitter le territoire, d'en sortir. L'aspect pictural de Dernier Maquis dégage aussi une force implacable. La couleur rouge est omniprésente, dans ce qu'elle a de vive, de frontale. Elle laisse libre cour à beaucoup d'interprétations auxquelles il est tentant et dangereux de se frotter. Ce sont aussi ces palettes, ces amas, montagnes de palettes qui sont transportées par les fenwicks des  ouvriers. Ces transports modulent l'espace, comme le simple mouvement de briques transforme un espace à la Tetris. Jeu de boîtes qui créent à l'intérieur même de ce territoire. Il y a un optimisme poignant dans Dernier Maquis. On peut bouger en moduler à merci, créer. Optimisme voulu par le cinéaste, présent à la soirée :« Le dernier plan du film est un mur de palettes, et on y voit la lumière qui passe au travers ». Cet optimisme et cette force émanent d'ailleurs de cet homme étrange qu'est Rabah Ameur-Zaïmeche. Ces rencontres avec les cinéastes (je me rappelle de Manoel de Oliveira) sont à chaque fois impressionnantes de par la ressemblance, la cohérence des films par rapports à leur auteurs. Les belles personnes font les grands films.


    Simon Lefebvre

     


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