• Paris Cinéma 2008 - Mercredi 09 Juillet

    Les films de Brillante Mendoza se suivent mais ne se ressemblent pas, esthétiquement du moins. Nous nous rappelons de la douceur cabossée de John John, de la fureur de Slingshot, ce sont encore de nouvelles sensations que vont nous transmettre Summer Heat et Serbis. Le premier à de quoi déstabiliser, puisque c'est celui qui dans la forme, va se distinguer radicalement des autres. Le mouvement, si présent dans les autres films vus, est ici stoppé net. Nous ne voyageons plus le longs des rues, nous ne courrons surtout plus. Summer Heat s'enferme quelque part, un lieu non définit si ce n'est celui d'une famille. Nous ne bougerons pas de cette sphère familiale. Changement de rythme, changement de milieu. Summer Heat n'est pas un film décrivant une pauvreté matérielle. Pourtant, n'établissons rien quant à l'œuvre de Mendoza, puisque nous voyons les films dans le désordre, et que Summer Heat est son second film. La cassure, les changements, appartiennent dès lors à John John (quatrième film), Slingshot (cinquième film) et Serbis (sixième et dernier film en date). L'incarcération, l'enfermement et la fixité des plans de Summer Heat se pose alors comme une évidence quant aux mouvements qui vont surgir dans la mise en scène de Mendoza dans son œuvre à venir. C'est aussi évident que le chaos est une alternative à la forme organisée du film. Summer Heat se découpe en quatre chapitres (un prologue, le vent, le feu et l'eau). En empruntant la forme du mélodrame familial, Mendoza prend évidemment de grands risques. Inertie du genre qui met la forme en émoi : forme filmique et matière. Le vent, le feu et l'eau sont rattachés à trois personnages, les trois filles de la famille. En réalité, chaque personnage n'est pas l'incarnation métaphorique d'un élément. Nous disions dans le précédent billet, que de tous les cinéastes philippins vus durant ce festival, Mendoza était celui qui parlait le plus de son pays. Summer Heat, dévoile, sous sa forme organisée, son esthétique soignée, son milieu social aisé, un vrai chaos, qui surgit dans chaque plan ; le chaos inhérent d'une réalité des Philippines, plus particulièrement ici, celle de la religion. On retrouve d'ailleurs un motif récurent dans les films de Mendoza : la statue religieuse qui chute, mais ne se casse pas. Malgré la virulence du constat établit par le cinéaste, la foi n'est pas assaillit. La belle forme de Summer Heat et le chaos qui y survient rappelle les plus grands cinéastes de cette thématique. Vous voyez, je ne résiste pas à l'inévitable comparaison à laquelle les jeunes cinéastes semblent être condamnés. Van Sant hier, Ferrara bientôt. Non, on va essayer d'y résister, de ne pas parasiter une cinématographie par d'autres monumentales. Thérapie de l'écrit qui par le symptôme de la comparaison va nous permettre de parler de Summer Heat, de parler du film. La thématique religieuse y est effectivement centrale. Il ya donc l'organisation qui en découle. La figure du Père est à la fois protectrice et restrictive.  Le Saint-Esprit s'incarne dans les nombreux symboles religieux qui s'imposent à l'image. La figure du Fils est plus indéfinie. Il s'agirait de se risquer à l'interprétation. Je vous concède la mienne : il s'agirait de la troisième fille, celle du chapitre de l'eau. L'élément choisit n'est sans doute pas un hasard. D'aucun y trouverait de la naïveté, j'y vois une force et une croyance foudroyante que je trouvais déjà dans les films (d'un grand cinéaste américain dont on refuse de sortir en France le Go Go Tales). Toute la foi, la beauté et les défauts de la religion semblent s'incarner dans ce seul personnage androgyne, sans sexualité définit, sans rôle définit. De l'esthétique à ce personnage, il y a un reversement des valeurs. Du chaos derrière l'organisation (film) nous avons la bonté derrière l' « anormal ». Déséquilibre des figures par rapports à différents niveaux (social, vital, corporel...). L'immensité de la foi à travers un seul être influe sur l'élémentaire. Le vent peut être calmé, le feu peut être éteint. Un seul être, un seul corps qui peut essayer d'apaiser le chaos, de l'avaler et de le contenir. Celui-ci surgit inévitablement. La scène la plus marquante de Summer Heat est introduite par un personnage trompé et désillusionné par le dogme religieux. Il va nous emmener en dehors du cercle et territoire familial, trajet qui va constituer une ouverture sur le chaos sous sa forme pure, celle de l'image documentaire (qu'on retrouvera d'ailleurs dans John John, Slingshot et Serbis). La plongée dans le chaos est elle-même bouleversante. C'est une déchirure dans le film, une cassure dans l'esthétique. Un caméscope filmé fera office d'objet de passage vers l'image documentaire. Les martyres se molestent et se flagellent dans le bruit des râles, des lamentations, dans la poussière et le sang. La foi derrière le dogme comme la beauté et le chaos. Ces deux là sont insoumis. Ils surgiront toujours quelque part et mettront à mal l'organisation.

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    Serbis  - effet Cannes oblige - mobilisa un grand nombre de gens pour assister à la projection. Comme souvent à Cannes, le film fit scandale. Alors, comme souvent à Cannes, ont dit que c'est un film « sulfureux ». A mon avis sans doute pas, et tant pis pour ceux qui venaient pour être secoué et en avoir autant pour leur argent que pour leur « -16ans ». Serbis s'inscrit dans une continuité esthétique des derniers films de Mendoza (en commençant par John John donc). Serbis (Service en français) se passe dans un cinéma pornographique de Manille, cinéma construit sur plusieurs étages. A bien des égards, Serbis ressemble pour l'instant au film somme de Mendoza. Ça ne veut évidemment pas dire grand chose quand on sait la récente carrière du cinéaste, la vitesse de production et de création de ses films, mais aussi le fait que je n'ai pas tout vu. Pourtant, Serbis se passe à l'échelle d'une famille (Summer Heat), il y a une focalisation sur les trajets des personnages (John John) et des fulgurances violentes et incroyables (Slingshot). Le film réunit ces différents aspects de manières évidentes, sans être une compilation. Il y a surtout dans Serbis un travail sur les corps. La verticalité du lieu (mais pas seulement) voit les personnages effectuer des trajets dans l'espace qui sont comme autant de mouvement sur l'usure et l'épuisement des corps. La caméra les suit dans cet effort, parfois se démobilise. L'usure des corps et celle de la bande. Les deux portent les marques du mouvement, de l'effort et de l'usage. Il y a alors une réflexion sur le cinéma, ce qui lui fait corps. Pour finir (mon temps impartit pour l'écriture de ces billets n'a toujours pas varié), je ne peux m'empêcher d'établir une dernière comparaison. Mendoza, lorsqu'il s'attache à montrer, d'écrire et articuler mouvements et relations à l'échelle d'une famille (le cinéma de Serbis s'appelle d'ailleurs "family"), réussit à rendre compte de la complexité de son pays. Je pense (toujours maladroitement) à Desplechin. J'y pensais d'ailleurs dès Slingshot, en transformant une citation du cinéaste : «  Les gens n'arrêtent pas de mentir sur leur vie sexuelle. Le fond du fond, c'est que lorsqu'ils parlent de sentiments, ils font comme si c'était très évanescent ; et que lorsqu'ils parlent de leur vie sexuelle, ils font comme si c'était très cru. En fait, quand on les fait un peu cracher, on s'aperçoit qu'ils ont des sentiments très crus et une vie sexuelle très évanescente.”  Je vous laisserai juger par vous meme, mais à mon avis il y a éminement quelque chose de cet ordre là.  En témoigne cette scène où la femme s'épuise à efface ardamment à la seule force de ses mains un graffiti  disant beaucoup par la seule force de mots enfantins. 


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