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Notre Cinéma


 



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La violence inaugurale de Voyage Au Bout De L'Enfer (The Deer Hunter) | 10 juin 2007

      Au moins quatres grands cinéastes américain ont pris acte du traumatisme provoqué par la guerre du Viêt Nam dans la conscience collective. Ce sont Francis Ford Coppola avec Apocalypse now, Oliver Stone avec Platoon, le regrétté Stanley Kubrick avec Full Metal Jacket et Michael Cimino avec The Deer Hunter (Voyage au bout de l'enfer). Il n'est pas ici question de déscerner des palmes mais de proposer une lecture analytique assez libre d'un de ces films : The Deer Hunter. Aussi, revoir ce film aujourd'hui, 2 ans après sa ressortie, était l'occasion d'une nouvelle approche. Il s'agira ici de pénétrer la pertinence de la première séquence au regard du reste du film. Par cette modeste analyse, il nous revient de discerner de quelle façon cette première scène préfigure dramatiquement et visuellement la suite du récit.

De futurs soldats pris dans la contrainte de leur inconscient collectif.


Le cinéaste choisit de débuter son film par une scène se situant au cœur d'une fonderie. C'est la fin de la journée et le dernier jour de travail pour Michael (Robert de Niro), Stan (John Cazale), Steven (John Savage), Nick (Christopher Walken), John (Georges Dzundza) et Axel (Chuck Aspegren), qui, bientôt, vont sortir de l'usine. Ils doivent se préparer pour la cérémonie de mariage de Steven, fils d'une famille immigrée soviétique.

Le film de Michael Cimino commence sous le regard à la fois discret et curieux de la caméra situé sous un pont, lieu de passage qui prélude à l'incursion de cet œil dans les entrailles d'un site sidérurgiste ou travaillent les ouvriers qui seront les héros du film, mais qui, dans cette scène, font œuvre de simples figures anonymés par le rapport fonctionnel qu'ils entretiennent à leur travail et par leur apparente égalité dans les taches et actions stéréotypés qu'ils ont à charge de mener. La scène est passionante reliée au reste du long métrage dans la mesure ou elle invite le spectacle à un regard indifférent sur une réalité banale, quotidienne, qui est pourtant une mise en souffrance très visible des personnages. En effet, ceux-cis travaillent dans un environnement éprouvant ; ils sont en contact avec une grande chaleur, celle du métal en fusion. Autrement dit, par leur métier, ils cotoient quotidiennement la douleur (celle de la fatigue) et le danger, ce qui les place d'emblée comme personnages potentiellement aptes à faire la guerre. C'est le signe d'une Amérique qui, dans ses structures et son mode de fonctionnement quotidien, contraignent les corps à la souffrance sans que les individus soumis à cette souffrance aient conscience d'un quelconque mauvais traitement ou d'une injustice. De ce fait, ces figures apparaissent dans un rapport d'interchangeabilité aussi bien dans les bleus de travail que dans les uniformes militaires. Il parait clair que dans toute la première partie du film, qui se déroule aux Etats-Unis, mise sur l'exhibition d'un mode de vie qui recèle de signes de maladie, mais dont les personnes qui y habitent n'ont aucunement conscience. La prise de conscience surviendra de façon brutale et violente au moment ou les personnages feront l'expérience abominable de la guerre. Là, dans cette usine, les personnages apparaissent comme inidentifiables (par leur visage noirs de suies, par le masque qui recouvre leur tête ainsi que leurs équipement, sensiblement le même). Leur caractére et leur individualité sont dilués par les nécessités de leur labeur qui leur impose une communication minimaliste, atrophiée, à l'aide de signes et de cris. On sait que, plus tard, les cris seront les signes d'une douleur physique, mentale et psychologique, alors qu'ici, la douleur est inconsciente et acceptée. Acceptation qui mène à la confusion des enthousiasmes. En effet, Michael et Nick voient d'un œil joyeux l'idée de partir en guerre. A la vision attentive du film, cette atrophie de la relation sociale induite par le milieu détermine déjà le rapport similaire de sociabilité entretenu par les militaires. Alors que ces ouvriers s'avéreront dans les scènes suivantes être des amis, leur condition, leur statut et l'usage que fait d'eux la société transforme leurs rapports humains en relation d'efficacité.

Egalement, il est clair que d'un point de vue plastique, l'apparence des personnages, à savoir la texture et la couleur de leur visage défigurés par du noir, entrera en collision métaphorique lorsque les visages seront soumis à un autre régime de défiguration : celui de la peur de la mort, immanente à la confrontation forcée à la roulette russe. Là, les corps, en contact avec le métal, matière liquide destructrice de toute matière, sont artificiellement en sécurité, sécurité d'ordre sociale puisque cette lave constitue le ferment, la matière même de leur existence sociale. Ils ont un travail. Là ou encore, cela entre dans un système d'écho contradictoire avec l'après, c'est le fait que l'environement du conflit, dans lequel s'actualisera véritablement la destruction humaine, sera fait principalement d'eau, habituellement et dans sa valeur objective source de vie. Autrement dit, l'inconscience des personnages par rapport au danger ressenti répond à une logique inversée, à un croisement fonctionnel et symbolique des matières ou le métal en fusion devient viatique tandis que l'eau prend le rôle du fluide entrainant la dissolution des corps.

D'un point de vue spatial et météréologique, là aussi, les correspondances poursuivent d'accuser les contradictions entre la scène initiale et la séquence du nœud dramatique du film. En effet, le site de sidérurgie, et plus encore, la fonderie, sont vecteurs d'une ambivalence incurable d'un point de vue spatial. Ils constituent un lieu d'enfermement, mais cet enfermement est la base de la valeur sacro-sainte de l'idéologie américaine capitaliste : le travail censé être ouverture au bien être matériel et sociétal. Pourtant, ce lieu fermé, par la température qu'il dégage et littéralement (pour les métaux), est bien un four qui comprime et réduit l'énergie vitale de ceux qui y demeurent. Ces ouvriers mènent une existence souterraine ; du coup, l'espace céleste, et par extension le divin et l'espace religieux occupent une place prépondérante d'évasion. Le rapport terre/ciel apparaît plus que jamais ouvert sur une dialectique de la lumière (l'extérieur) et de l'obscurité (la fonderie). Cette concomitance du céleste comme espace divin se manifeste dès la sortie de l'usine par Robert De Niro qui évoque la croyance en désignant le ciel. Qui plus est, l'aboutissement et le prolongement logique de la sortie de la fonderie se trouve être la célébration d'un mariage, extase humaine dans une vie pieuse. L'articulation de l'intime et du professionnel s'élabore dans le point de rencontre de l'union sacrée. Union d'un jour, avant-coureuse de la désunion géographique (Steven, le marié, partira pour la guerre tandis que sa femme restera en terre américaine), et d'une désunion plus grave, celle de la conscience, du lien amical dans sa pureté et de la complétude du corps (John Savage) perdant l'usage de ses deux jambes).

A contrario de ce foyer d'étouffement, foyer car l'usine, et, par extension, la ville siderurgiste américaine, se trouve être le lieu de l'intime et de l'habitat, les personnages se heurteront à la verdure aqueuse de l'exotisme du Viêt Nam qui, loin d'être un lieu de vacances et de fête, comme semblent le croire les amis américains, qui évoquent leur prochain départ pour la guerre avec bohneur et enthousiasme, sera l'espace écarlate de la violence barbare et de l'horreur inhumaine. En comparaison de la chaleur extrême et artificieuse de la fonderie, chaleur domestiquée et programmée dont ont appris à se protéger ceux qui y font face, la chaleur du Viêt Nam, toute naturelle et solaire, semblera davantage faire souffrir les corps américains, insoucieux, et sur de leur endurance, qui n'auront pas pris soin de se parer de leur crème solaire.


Non content de cette attitude négligente, la US Army apportera avec elle son feu destructeur (le chalumeau dont se servira de façon désespérée le personnage joué par Robert De Niro) Mais à cette chaleur du feu en succèdera une plus diffuse et plus meurtrière : celle des barillets et des cervelles en ébullition, avec des visages suintant de toutes parts (sangs, sueurs, salissures), dans l'attente d'une mort dont l'arrivée se révèle dans la douleur de sa suspension aveugle.

     Thomas Clolus

                    Remerciements au déparement Arts du spectacle de l'université de Caen Basse-Normandie.


 

Publié par Notreciné à 02:03:16 dans Correspondance cinéphile | Commentaires (1) |

Collateral dans les lumières de L.A | 10 juin 2007

               Il est évidemment possible de connaître la ville de Los Angeles sous de multiples critères d'objectivité (la situation et l'étendue géographique, la nature et le nombre d'habitants, son apparence physique, son climat, son architecture, son appartenance politique et culturelle ainsi que sa puissance économique.) Aussi, il m'a semblé intéressant, plutôt que de dresser une énième cartographie informative que tout un chacun a la possibilité de se procurer n'importe où, d'approcher cette ville par la vision d'un cinéaste contemporain, à la fois au centre du système de production hollywoodien et légèrement en marge de par la singularité de son expression cinématographique. En effet, Michael Mann, après avoir fait côtoyer son esthétique si particulière, alliant la saisissante plasticité de ses plans à son sens post-moderne du récit, avec New York, transformée pour l'occasion en « ville faite de lumières », dans Heat, ou le personnage joué par Robert de Niro dit cette réplique en observant un large panorama d'une partie de l'étendue de New York, vue de nuit, regardait l'année dernière du coté de Los Angeles.

Par l'incrustation au sein de ce film de cette ville, il est intéressant de voir ce que la caméra, regard subjectif du cinéaste, retient de Los Angeles, et comment Mann la met en scène tant du point de vue de l'ambiance générale, de l'esprit des personnages que des relations entre eux avec en toile de fond la ville. Il s'agit aussi, à travers un parcours dans la linéarité du film, de s'intéresser à la mise en espace de Los Angeles, de son inscription dans un récit, dans une fiction. Autrement dit, comment l'esthétique intègre une ville, lieu de l'action, dans les subtilités et les articulations du récit, et dans un formalisme cinématographique, le cinéaste choisi se trouvant être un grand styliste.
Le principe directeur qui préside à la conduite du long-métrage n'est évidemment pas de dessiner la ville de Los Angeles sous quelque aspect que ce soit. Mais, dès lors que Mann écrit une fiction et des personnages avec pour cadre filmique Los Angeles
, il ne nous est pas interdit de déceler dans les sinuosités de l'œuvre des aspects que l'on peut rattacher à la logique de la ville.

Début du film : hors-champ, on entend le bruit d'un avion qu'on suppose être celui d'un moyen ou gros porteur en phase d'atterrissage, conjugué à celui d'un crissement de pneu, qui nous fait penser que l'automobile, elle aussi, opère un mouvement finissant de rupture, de frottement soudain avec le sol et la matière, qui se trouverait être de l'ordre de l'atterrissage. Ainsi, le céleste et la terre se rejoignent dans le hors-champ initiateur du film ; c'est l'explosion sonore de différentes sources se confondant en dépit de leur différence avant même que l'image, elle aussi, n'atterrisse. Mann place alors le prélude de son film dans le commencement précipité. Ces signes de friction, d'action, de crispation embrayés, se manifestent alors qu'on est encore sur le logo publicitaire du film. On est dans un régime de la mécanique sonore comme abstraction visuelle et symbolique, dans la peinture de Los Angeles
comme une ville modulée par le trafic binaire, tant routier qu'aérien, les deux fonctionnant de paire, se tutoyant dans un frottement sonore confusionnel.

Il est ainsi intéressant de voir de quelle façon subtile Michael Mann dépeint les mouvements de son regard sur la ville de Los Angeles par l'accompagnement opéré par les mouvements particuliers qui sont conférées dans le film aux moyens de transport, mode très important de caractérisation de l'espace dans les films américains. D'emblée, l'avion est suggéré dans son mouvement descendant (l'atterrissage), preuve que la ville de Los Angeles est une ville d'étendue plus que de verticalité. Sur ce point, Michael Mann ne fait pas de son regard subjectif une dérogation par rapport à la réalité spatiale de la ville de Los Angeles. En faisant parcourir le film de motifs d'avion (vus ou suggérés, comme ici), il ne trahit pas la liberté d'espace propre au lieu filmé. Cette respiration tant spatiale que sonore (car le bruit d'un avion en plein atterrissage n'est pas sans faire penser à un souffle respiratoire humain de relâchement, d'expiration, voire de soulagement) fait une autre apparition tout aussi fortuite et décentrée dans une autre séquence du film : Vincent (Tom Cruise) et Max (Jamie Foxx) traversent un pont dans leur taxi. Ce dernier est survolé par un avion, volant suffisamment bas (le cadrage de Mann n'est alors pas si large que cela), pour qu'il apparaisse (en partie seulement) dans le champ de l'image, après qu'il eu été annoncé par le bruit hors champ du moteur. Cette seconde occurrence substitue au contact sonore hors-champ du début, abstraction d'un film pas encore commencé, un balais étroitement coordonné entre deux mobilités, deux vitesses, et deux occupations de l'espace. La conjonction de deux véhicules aux modes de visibilité si différentes (l'un plus rapide, plus imposant et occupant l‘espace céleste, et l'autre plus lent, miniature et accroché au sol) dans la composition d'un seul plan donne à voir le trafic de Los Angeles
comme furtif, protéiforme, complexe mais surtout d'une grande aisance. En effet, malgré la présence en très peu de temps de l'avion et du taxi dans un seul plan, il n'y a absolument pas oblitération du cadre ou une quelconque saturation de l'image et ce grâce à la finesse du filmage de Mann : le plan allie centre de gravité très bas du cadre, compensé par son léger flottement et un discret travelling révélant l'objet céleste parfaitement identifié en dépit de sa brève apparition vouée à l'effacement instantané et subséquent.


Nous avons donc identifié la voiture par la collision sonore et visuelle dont elle est sujette avec l'avion, à un motif tendant vers l'envol. C'est davantage sur ce point à déveloper que se situe l'originalité du filmage de Michael Mann dans l'architecture visuelle qu'il offre de Los Angeles, car celle-ci repose sur la pénétration de l'espace mise en usage par le taxi de Max. Lors de séquences de transitions ou la caméra accompagne le trajet nocturne de l'automobile dans l'urbanité angélique, le point de vue à plusieurs reprises utilisé est la plongé en plan d'ensemble filmée à l'hélicoptère. Filmage qui par le mouvement lent de l'appareil cinématographique, la stabilité du cadre et la réduction de la voiture de Max à un point lumineux dans un maillage urbain dense, rappelle l'aisance inhérente à la suggestion du trafic aérien dans l'espace de Los Angeles. Qui plus est, par la majesté et le privilège du vertige spatial qui semble être choisi dans le seul but d'accompagner le trajet d'une voiture parmi milles autres, la voiture est une nouvelle fois rendue à la prise en charge céleste de son mouvement. Par cette offrande d'espace, cette générosité qui semble être le propre de l'étendue offerte par les caractéristiques géographiques de la ville, on oublie le caractère bassement mécanique de la voiture, on élude la bruyance infamante associée au début à la voiture en invitant le spectateur à la comtenplation picturale de motifs qui malgré leur caractères terriens, semblent être en apesanteur. Cela peut paraître très paradoxal puisque généralement, la plongée aérienne est synonyme d'effet d'écrasement par l'angle et la miniaturisation autoritaire qu'elle impose. Là, tout au contraire, par la fluidité visuelle de la composition du plan, chaque tâche d'ombre (building ou autre), semble enrober avec bienveillance les points lumineux. Ainsi, la plongée est ici parfaitement réversible dans l'imaginaire du spectateur en contre-plongée, ou les nappes noires restitueraient un ciel configuré par la lumière des étoiles. Cela entre en parfaite concordance avec le léger mouvement de caméra, qui semble, non pas emprisonner, imposer avec autorité une pesanteur lourde sur la voiture, mais au contraire, semble permette par sa sérénité, à la voiture de s'affranchir de la gravité. Or, littéralement, le taxi de Max, pendant tout le film, prend possession de l'espace. Seulement, là ou cette prise en main est de nature horizontale, par le déplacement naturel du véhicule, le type de plans précité semble reconnaître à la voiture un droit à l'ouverture verticale de l'espace, comble cartographique et physique pour une ville faite d'étendue. Aussi, toute la séquence qui va de l'entrée de Vincent dans le taxi de Max à l'achèvement de son premier contrat est accompagné d'une musique classique, jouée en off. Or on sait, depuis 2001 l'odyssée de l'espace de Stanley Kubrick, qu'une telle utilisation de la musique classique a vocation à évoquer l'aérien, et pour signifier le balais céleste de moyens de transports technologiques dont se sert l'humain. Là, de façon sensiblement différente, la musique tend à transformer le parcours d'une voiture dans une ville, habituellement faite de heurts, d'arrêts et d'irrégularités (accélérations et décélérations) en ligne facile et homogène.

Los Angeles, synonyme d'aisance routière encore : dès le début du film, elle est présentée comme une ville laissant le choix du parcours. Pour preuve, le débat entre Max, le chauffeur de taxi, et sa cliente, l'avocate jouée par Jada Pinckett Smith, entre l'opportunité d'opter pour tel ou tel régime de parcours. Petites rues ou grosses artères ? La 110ème ou la 115ème ? Si l'objectif est d'aller et d'arriver plus vite à destination, le fait qu'il y ai débat, et donc plusieurs vraisemblances possibles de parcours permettant d'aboutir à un telle fin, atteste de la capacité de navigation, de la permissivité circulatoire, caractéristique de Los Angeles. Ce sera la solution de Max, personnage qui aspire à la liberté que lui confère les grands espaces dans l'enferment même de sa voiture, qui sera préférée et qui se révèlera efficiente. Contrepartie du vide dû à l'espace souhaitée plus vaste : malgré la rapidité d'exécution de la course, le filmage de Mann noue avec un vide nocturne astral une poétique de la ballade mélancolique, cadence tranquille d'une course sans heurt qui produit sur le spectateur un effet de lenteur. Voilà à l'œuvre une tension entre la concordance de deux réalités intangibles observables dans la réalité objective de Los Angeles, à savoir rouler de nuit dans les grandes artères (1) permet d'arriver plus vite à destination (2), avec le regard subjectif du cinéaste qui fait de la course en taxi une ballade sécuritaire et confortable qui agit tel un tranquillisant. Par le rythme corrélé à la couleur, Mann nous maintient dans un éveil reposant. Il s'agit de montrer la sérénité de vies insomniaques, qui, loin de la nervosité associé habituellement aux excités nocturnes, fait cohabiter l'efficacité d'un fonctionnement systémique durable, prolongement de la vie professionnelle diurne (la course en taxi) et son inscription parfaitement fondu dans un décor post-mortem.

En outre, ce vide astral s'affirme dans la logique du récit comme le modérateur de la vie sociale en général. Effectivement, Vincent, le tueur à gages, fonctionne sur la base de principes philosophiques ou pseudo-philosophiques. Notamment, une de ses obsessions est le constat de la perte de l'individu dans un vaste univers, « dans une réalité cosmique » sur laquelle on aurait pas de contrôle.
Dans quelle position se situe la voiture de Max et sa détermination de l'espace urbain au regard de cette idée ? Il faut d'abord s'interroger sur la pertinence de la figure du taxi dans ce film. Lieu ou l'on habite temporairement, il construit aussi dans le film plusieurs zones de transit : au client habituel d'abord, ici en la personne de l'avocate. Elle part d'un point A pour parvenir à un point B. Cette rectitude géométrique ne trouve aucune entrave ; elle est même facilitée en l'occurrence par l'acuité de Max qui prend le chemin optimisant la temporalité-sablier de la course de taxi. Déjà, par cette course que l'on a qualifié de normative, s'apprécie de nouveau le discours de Vincent selon laquelle la vie à Los Angeles (Partout ?), est faite de rencontres qui se dissolvent aussi vite qu'elles se sont noués. Là, le temps de la course a permis à Max de se construire un désir pour la jeune femme et, à peine parvenu à cet aboutissement, les deux individus se séparent. La voiture apparaît pour autant comme le lieu permettant la rencontre dans un espace cosmique si vaste qu'il ne permet pas aux gens, aussi nombreux soient-ils, de se connaître. L'intérieur de l'habitacle qui rapproche les corps par la compression spatiale qu'il impose permet de contrecarrer l'évanouissement et la fugitivité des corps amoncelés dans la nuit. Dès lors, le taxi s'affiche tel lieu de lumière, du gros plan de visage et d'un nouveau type de champ-contrechamp (celui du rétro-viseur), tout ce qui permet au cinéma la communication binaire entre individus. Autrement dit, Michael Mann se donne pour mission de construire des points de fuite (les voitures), lieu de l'échange social, pour échapper à la logique pernicieuse de la dispersion urbaine de Los Angeles. Dès lors, les courbures des ballades nocturnes vouées à la finitude offrent le cadre d'un romantisme renouvelé à la vie de couple. Romantisme qui trouve notamment sa parfaite expression plastique lors de plans filmant la voiture en légère contre-plongée, de l'extérieur, l'inscrivant dans le décor des lumières de la ville. De là, une hypothèse : si la voiture se donne comme lieu d'un bonheur possible, alors, la ville chez Mann, s'adonne à une logique gigogne ou il faudrait rechercher le plus petit pour se dérober à l'urbanité tentaculaire. Il faut clôturer, limiter l'espace de la ville, trop vaste pour s'assurer les fruits d'une conversation secrète. De même, le taxi semble être pour Mann le meilleur lieu d'expérimentation sociologique, de connaissance de l'autre. Ainsi, les premiers clients de Max sont un couple dont la dispute s'exacerbe à même l'habitacle du taxi, avec le respect du temps du voyage, offrant là à Max
le loisir d'un voyeurisme improbable dans la proximité, subjuguant ainsi les désirs les plus fous d'Hitchcock et de Brian De Palma, esclaves du voyeurisme à distance. Le chauffeur de taxi, relayeur insatiable, n'ayant qu'une existence fonctionnelle, se fait facilement oublier.
Mais, tous ces aspects trouvent leur contrepoint par les autres dimensions de transit joués par le taxi. Transit professionnel et identitaire puisque Max ne cesse de répéter à qui veut l'entendre qu'il fait ce métier le temps de se constituer un réseau de sociabilité et d'avoir suffisamment d'argent pour construire une compagnie de limousines sur une île esseulée, tout ce qui dénie l'ouverture propre à la ville. Le problème, nous l'avons bien vus, c'est que dans une ville comme Los Angeles et par le prisme du taxi, le réseau s'effiloche aussi vite qu'il s'est organisé, laissant les trajectoires humaines sortir en roue libre du taxi, allant se disséminer dans la noirceur volumineuse de la ville.

On voit bien que les questions d'ordre esthétique posés par ce film concernant la ville fonctionnent sur une dialectique du taxi et de l'extérieur. Mais alors, vaut-il mieux y rester ou en sortir pour visiter l'espace alentour, les zones interlopes le composant ?
La voiture se constitue comme lieu de rêverie intime, c'est-à-dire comme espace de semi-éveil, de semi-conscience, se donnant comme alternatif au reste de la ville, extérieur ensommeillé. C'est le lieu de la soustraction du réel ou les désirs et les obsessions latentes sont enfin sur le point de naître. En effet, le film, pour présenter le personnage de Max, au début, use d'abord de plans très abstraits ou bruits, couleurs, textures et lumières se percutent dans une certaine désorganisation jusqu'au moment ou l'image trouve son point d'accalmie lors de l'entrée de Max dans son taxi, et qu'il vient de refermer la porte. A ce moment là, la mise en scène rend lisible la narrativité des images dans leur succession et cet enfermement inaugural dans l'habitacle efface le bruit environnant, c'est-à-dire, élimine le hors-champ, réalité urbaine rejetée à l'extérieur. Mann
nous décrit bien la voiture en la distinguant de tous les autres motifs actifs de la ville, de la société plus justement, alors visibles (l'aéroport vu précédemment, cosmologie humaine à échelle variable, le garage, la télévision, etc.). Le réel de la ville, qui, à force de mélange, de bruits, d'ambiances, produisait une abstraction proche de la saturation, fait alors face à un autre type d'abstraction, à savoir la séparation du monde dans laquelle repose la vie dans le taxi. Le taxi, par sa propreté maniaque, son lissage, sa rutilance, se faufile telle une exception dans le monde de ténèbres qui s'annonce (c'est bientôt le début de la nuit, et le film n'en sortira qu'in extremis, à la fin, l'heure de l'aube). A l'évidence, comme nous le suggérions plus haut, l'exceptionnel de l'isolation s'élabore aussi par le rêve, contenu seul dans la voiture, sous la figure d'une petite photo, plan large et aérien de l'île déserte tant désirée , qui dispose dans le rang de la négation la ville, réalité dont on aspire au caractère fuyant, par le mouvement de la voiture, voulue comme continuum (voir supra).
Seulement, dans le stimuli de la fuite s'amorce inévitablement l'imprégnation de l'espace urbain, son intégration. Déjà pour les raisons d'appropriation de l'espace que nous avons déjà décelés, puis dans la mesure ou par la vocation du taxi a faire l'exploration de toutes les sections de la ville, il en répertorie, en documente toutes les cultures, réduisant le désir de se complaire dans le claustrophobique à néant. Les premières scènes montrant le taxi en action, enchaînent les différentes courses rapidement à l'aide d'un raccord, déterminant une position géographique changeante au taxi. L'unité de la course, elle, est par deux fois soulignée par l'usage d'un panoramique ou l'acculturation du véhicule s'exerce par le biais d'une musique intra- diégétique (la radio du taxi) qui se superpose à l'image. C'est pourquoi la civilisation protéiforme de la ville transperce l'opacité apparente du taxi qui finit vecteur et aiguilleur de toutes les cultures invoqués par le simple passage du véhicule dans l'espace. Aussi, il n'est sans doute pas faux d'affirmer que dans le rapport didactique qui se construit, le taxi se veut microcosme s'articulant avec le macrocosme (la ville de Los Angeles
).

Deuxièmement, la publicité faite à ce film insistait sur son caractère novateur d'un point de vue technologique, Mann usant pour la première fois d'une caméra haute définition et délaissant ainsi le 35 mm traditionnel. A l'image des commentaires qui avaient été faits à propos de Kubrick qui aurait usé pour la première fois de la steady-cam lors de Shining, (ce qui était faux), ce n'est là non plus pas tant l'argument artisanal qui compte (le matériel utilisé par Mann était déjà dépassée au moment ou il l'utilisa) que les conséquences esthétiques entraînées sur le film.
Cette caméra confère du volume à ce qui n'en a pas, transforme des blocs de matière opaques en entités translucides et creuse une nouvelle profondeur.
Ce qui déjoue la séparation, l'isolation du taxi et de son habitacle avec la ville et son extérieur, c'est justement la clarté, la luminosité nouvelle dont se pare la nuit vu au sein même du véhicule. Michael Mann tend à faire usage de son artisanat de sorte que l'habitacle du taxi devienne réceptacle des textures extérieures. Contrairement à ce qu'on peut voir d'habitude au cinéma et même constater dans la réalité (la nuit vécue comme une ombre impénétrable de l'intérieur d'une voiture) ici, une autre couleur est perceptible et se reflète sans cesse à l'intérieur même du véhicule. Encore, la profondeur nocturne, grâce à cet œil décapant, n'est pas absorbé et transformée en surface mais apparaît telle quelle. C'est la voix ouverte à une pénétration improbable des fantômes de la ville dans le taxi. Et c'est bien ce qui se passe puisque Max recueille Vincent, porteur de mort, émanation par excellence de l'esprit de cette ville nocturne selon Mann : solitaire, froid, se voulant anonyme et invisible et distillant ses forfaits dans le noir. Faire entrer une partie de la ville qu'on ne voyait pas avant dans le taxi, c'est en faire entrer son prolongement concret, sa personnification. Vincent est à lui seul le représentant du travailleur modelé par une ville comme Los Angeles. Il se présente uniformément gris (son costume d'hommes d'affaires), ses cheveux gris sont la preuve d'un labeur nocturne qui provoque un vieillissement accéléré et il revêt ses lunettes noires lorsqu'il sort à l'extérieur. Il s'agit d'un camouflage social qui, mis la nuit, pousse la dérobation du corps jusqu'à ne plus voir autrui, lui permettant tout juste d'avancer tout droit vers sa prochaine cible parmi la foule (comme au début à l'aéroport ou il semble n'exister rien d'autre). Homme-travail qui pousse le repli sur soi jusqu'à articuler ses forfaits de voyages passifs en taxi ou il contrôle à distance respectable sa mission, de l'arrière de la banquette, sans plus éprouver le besoin de dépenser la moindre action, le moindre geste. Il est littéralement jeté au début du film par l'avion dont il descend (le bruit hors-champ de l'atterrissage se substituant au plan montrant Vincent
à l'aéroport).

Après, lors des phases d'action que lui impose sa fonction, il fait preuve d'une économie sourcilleuse dans le geste (tuant les deux voyous lorsqu'il revient de son deuxième contrat). Il se définit ainsi par l'efficacité dans la réalisation de sa fonction. Les autres, la faune nocturne de Los Angeles n'est bonne qu'à semer davantage la confusion, lui sert de masque pour un surcroît d'efficacité. En effet, dans la scène de la boite de nuit, une confrontation aveugle s'exerce entre lui et Max d'un coté, et les policiers à l'autre bout de la salle, tandis que les corps dansants qui déambulent font œuvre d'obstacle, de barrière entre les deux parties. Effacés de toute couleur, formes noires, ils sont mis à profit par Vincent
qui élimine ses adversaires dans la pur discrétion. Les policiers et lui se croisent et se recroisent sans se voir.
Comble de l'anonymat, Vincent meurt dans la solitude d'un wagon de métro ; il vient enfin de se creuser une excavation souterraine, tombeau final, après avoir visité la ville de Los Angeles dans un taxi, qui a fait œuvre de corbillard.

          Thomas Clolus

                        Remerciements au département Arts du Spectacle de l'université de Caen Basse-Normandie

 

Publié par Notreciné à 01:46:11 dans Correspondance cinéphile | Commentaires (2) |

Gerry, ou les corps deleuziens de Gus van Sant. | 10 juin 2007

             « La richesse d'un tel cinéma ne se laisse pas épuiser par un auteur ». Voilà ce qu'écrivait à raison Gilles Deleuze dans « cinéma, corps et cerveau, pensée », le chapitre 8 du second volume de son ouvrage canonique sur le cinéma, L'image-temps, ou il théorise la modernité du cinéma en ce qu'elle est un cinéma de corps. Il élabore alors sa théorie à partir des figures exemplaires de ce cinéma (Cassavetes, Antonioni, Eustache, Godard...etc).  L'existence aujourd'hui d'un film comme Gerry, de Gus van Sant, prouve bel et bien la valeur prophétique des paroles du philosophe. Comme d'autres avant lui, Gus Van Sant propose un film ou tout part du corps. Nous ne ferons pas l'affront au lecteur de lui prouver que Gerry est bien un film de corps. L'évidence est là, il  nous revient alors, à partir de cet état de fait, et en compagnie de motifs génériques du texte de Deleuze (l'impensé, le corps dans l'espace, le corps dans le temps, le corps et la fatigue), de démontrer comment, à sa manière propre, il propose un cinéma de corps. Cela revient à se demander : « qu'est-ce que le corps dans Gerry ? »

 

          « Le corps n'est plus l'obstacle qui sépare la pensée d'elle-même, c'est ce doit  vers quoi elle doit plonger, pour atteindre à l'impensé, c'est-à-dire la vie ».

   
       En effet, Gerry semble faire valoir comme principe permettant la dialectique et donc la pensée, de mettre les corps dans l'image, dans le cadre et dans l'environnement.  Pour que la vie parvienne à être pensé par le spectateur du film, il s'agit de colmater le vide, la vacuité exotique du décor, et de l'enrichir par l'incrustation de corps cinématographiques. Le quotidien vital ne s'offre pas à la pensée dans ce film par la mise en valeurs d'objets-signes qui feraient  germer à partir de leur interaction avec un corps humain un discours sur tel ou tel aspect du quotidien humain, en tant que cet objet et cet humain seraient, dans leur visibilité à l'écran, en mesure d'évoquer le macrocosme sociétal dont ils font partie. Le corps humain n'est pas inscrit et n'est pas une membrane d'une structure connu et identifiable de type sociétale, et qui pourrait permettre en le montrant dans cet univers en compagnie d'objets familiers, de penser, malgré la présence de ce corps, mais par le fait qu'il rencontre, agit et se fait agir par des objets auxquels on peut facilement attribuer une signalétique, un usage, une valeur hiérarchique, ou un héritage de la civilisation.  Non, pour évoquer la vie, Gerry   déssature le monde de ses objets « interactifs », de même qu'il dépossède le monde du groupe, du corps multiple qui, habituellement, par son nombre, est apte à faire signe en oubliant la matière individuelle des corps qui le composent, et à mettre en évidence les interactions symboliques que ces corps, réduit à l'état de porte-symbole, entretiennent entre eux.  Dans Gerry, il n'y a que deux corps, et leur force d'existence réside dans le fait que ce ne sont que des corps. Il n'y a pas à proprement parler de personnage dans Gerry, dans le sens ou le terme induit des déterminations psychologiques et l'inclusion dans un univers dont sont dépourvus ces corps là. En effet, les deux corps que le film nous donne à voir « ne portent pas en eux le passé d'une histoire ou d'une intrigue ». Il n'y a pas d'acte décisionnel d'un ou des deux personnages, pas même de parole ou d'image qui définirait un enjeu narratif, un but à atteindre motivé par une primauté causale. Deleuze, à la suite de Cassavetes, définissait le cinéma de corps par opposition au cinéma d'intrigue. Gerry offre une exploration paroxystique d'une telle proposition : le film est une longue stase, un mouvement immobile, un voyage- impasse sans réel commencement ni aboutissement ou les articulations narratives sont quasiment inexistantes. Il y a bien des strates, des variations visuelles et temporelles qui signent discrètement des phases de changement langoureuses, mais elles concernent tout entier les corps. Nous y reviendrons. Pour synopsis du film, il n'est même pas permis d'affirmer : « deux jeunes hommes partent en voyage ». Gerry et son ami anonyme joué par Matt Damon  ne partent pas, ils sont partis, et surtout dans une partance planante permanente et interminable que ne transcende aucun objectif identifiable. Du point de vue de l'articulation scénique, le film est valablement découpable en trois instances : Deux jeunes personnes voyagent à bord d'une voiture, ils s'abandonnent à la nature désertique au cours d'un long voyage errant qui finit par causer la mort du personnage de Gerry, puis son camarade fait retour à bord d'une voiture conduite par un inconnu.

     Le passé psychologique et identitaire n'est que pur soustraction : on ne sait rien sur les deux personnages, sur leurs actions passées, leur situation sociale, leurs liens avec le monde sont inexistant. Tout au plus, ils se réduisent à l'évocation d'un jeu télévisé dont ils donnent un simple compte-rendu descriptif motivé par un souvenir, sans autre mise en relief, ni rattachement à des circonstances précise et sans que le spectateur puisse saisir en quoi le  fait  qu'ils aient regardé cette émission là, à un moment donné ait pu avoir une quelconque importance pour eux, dans leur être ou dans leur devenir. Il n'y a dans cette conversation aucune dimension psychologique ni aucun impact narratif. C'est une pure « attitude corporelle » se manifestant par la voix, mettant en jeu cette partie du corps qu'est la bouche . Il y a une spontanéité et une inconséquence sublime dans cette conversation qui n'est pas autre chose qu'une évocation de la part de deux corps parlant et s'écoutant. Aucun asservissement à une directive démonstrative qui tend au conclusif propre au discours. Cette conversation est un pur acte, détaché d'une quelconque exigence.

    Le lien au monde encore, nous parlions des objets qui rattachent les corps au monde. Les seuls objets qui attachent les personnages de Gerry sont justement ceux qui s'attachent au corps, qui l'habillent. L'environnement autour du corps se désertifie de ses objets et le corps monopolise à lui seul le droit à s'embarrasser d'objets, qui ont valeur d'excroissance du corps. Ils ne l'empêchent pas, ils collaborent et font corps avec lui. Ils ne s'y ajoutent pas pour instrumentaliser le corps mais pour le garnir. Ce sont évidemment des vêtements, et comme il fait chaud et que les corps ont besoin d'un minimum de choses pour exister dans leur plénitude, ils ont une épaisseur minimale. Ce sont des maillots de corps. Ils ne se justifient que parce qu'ils appartiennent au corps et n'auraient pas d'existence propre sans lui.

   Ce que pense le corps des objets potentiellement instrumentalisables  par lui fait surface dans la parole de Gerry lorsque les deux camarades aperçoivent un petit groupe de personnes que le spectateur devine être des touristes, au début du long-métrage. « Tu as vu, ils portent une banane autour de la ceinture ». En effet, quelle incongruité !  En plus d'être la preuve que les deux compères ne partent pas pour un voyage, doté  d'un trajet et  d'une temporalité prédéterminée et organisée que viendrait décompter et marquer la consommation de ressources identifiant les étapes d'un tel projet,  ce déni de l'instrument, de l'accessoire, dénote un certain égoïsme du corps. Celui-ci ne veut pas s'affubler d'accessoires qui pourrait l'aider à exister avec autre chose que lui-même. Non, le corps tient à se suffire à lui-même et il tient à son autodétermination.  Il est sa propre matière et la propre ressource de son devenir. S'agissant des touristes, ils représentent dans le film la vie antérieur susceptible de signaler un éventuel lien des corps avec autre chose. Ils constituent un risque d'interaction et donc un risque pour l'indépendance du corps se suffisant à eux-même. C'est pourquoi ils sont montrés à l'arrière plan, dans le coin gauche du cadre de Gus vant Sant de sorte qu'ils agissent sur le spectateur davantage comme une discrète rumeur du monde que comme intervenants se créant un espace narratif dans le film. Gerry une expérimentation « des attitudes et postures » de deux corps  et il ne déroge pas à cette règle principielle.  L'expérimentation suppose l'isolement au sein d'un espace stérilisé et le film prend acte de cette donnée élémentaire en déplaçant deux corps en plein essor, en plein épanouissement (deux jeunes gens occidentaux en bonne santé) dans un univers vidé de la substance de la civilisation humaine. Espace originaire ou la nature s'exprime de toute sa force et de toute sa monumentalité mutique et exclusive, elle n'est entravé d'aucun autre constituant qu'elle-même. Mettre le corps humain en plein milieu d'un espace inhumain, dans le sens ou cet espace n'a pas souffert d'intervention humaine. C'est un hors-champ de l'activité et de la vie sociale humaine. Dès lors, cet espace est tout le contraire d'un décor, qui est par définition un espace sculpté par l'humain à son image en vue de lui faire habiter des corps humains entrant en interaction avec ce nouvel environnement.  Ici, pas d'interaction programmé possible entre le corps et son décor factice, il y a au contraire une neutralité du foyer d'accueil des corps. L'espace ne fait dès lors pas figure de réceptacle facilitant l'activité sociale humaine, mais un espace sans prise qui abandonne le corps à sa solitude et à ses possibilités ontologiques. C'est l'antithèse d'un espace-fonction, d'un espace-instrument, qui est conditionné dans son existence même à offrir les conditions d'exercice des actions humaines. Par conséquent, les caractéristiques de cet espace optimisent le travail des corps car il livre ces derniers à eux-mêmes, à l'expérimentation des permissivités de ce qu'il leur est essentiel et irréductible.  En effet, fidèlement au constat que dresse Gilles Deleuze, les corps de cinéma valent ontologiquement en ce qu'ils existent et se déploient dans un espace donné et que leurs attitudes corporelles ouvrent sur une certaine configuration de l'espace.  Il n'est guère besoin d'être très sourcilleux et c'est sans contrefaçon que Gerry prend ce principe au pied de la lettre. Les deux corps de Gerry se dévoilent très vite comme particules éprouvant leur masse, leur poids et leur volume dans un espace-limite qui n'est qu'horizon, ouverture avec points de fuite s'étendant sur 360 degrés, et infinité. Gerry et son camarade font coïncider leur petitesse et leur caractère de morceau de matière défini et limité dans des espaces qui se déchirent constamment, rechignant à attester de leur finitude et de leur frontière. C'est une épreuve de visibilité du corps en dépit de l'accroissement exponentiel de l'espace de circulation qui se joue de sorte qu'un des enjeux primordiaux pour les corps est de ne pas se perde. Car, la perdition guette les deux corps à l'intérieur du monde dans lequel ils évoluent. Perdition car la chaîne sérielle humaine est rompu (ils ne sont que deux) et que l'orientation du monde n'est plus de mise. En effet, au début du métrage, les corps sont encore à bord d'une automobile, instrument sociétal humain dont la fonction est précisément de suivre et de respecter des chemins, des routes et des directions programmés pour lui. On s'y retrouve forcément. Mais très tôt, cette voiture est délaissé pour la marche à pied. Danger dans un pays (les Etats-Unis), ou dès le début de la conquête européenne du territoire, on a jamais marché à pied, de peur de se perde dans la superficie hors-norme du territoire. Il s'agissait aussi de pouvoir parcourir des  trajets dans ce territoire ou les distances et les intervalles sont si longs. Mais, on l'a vu, partir d'un point A pour parvenir à un point B n'est pas le souci de nos deux corps.  A pied, les repères s'évideront de plus en plus. Au début, le parcours s'augure encore sous le signe d'une promesse de trajectoire et de cheminement, avec la présence du panneau indiquant RANDONNEE qui semble marquer une entrée vers un espace codé en termes d'actions. Peu à peu, les motifs de repère et  directionnels s'estomperont. De grandes herbes jonchant les pas (filmés) continuent pendant un moment de donner le ton d'une marche qui s'effectue sur un sol d'accueil fertile. La chose se complique lorsque les reliefs entrent en matière car ceux-cis imposent au corps une abstraction de plus en plus affinée d'un espace qui tend à démultiplier ses possibilités et virtualités de circulation, sans indiquer ses chemins préférentiels à des corps qui ont depuis longtemps perdus leur instinct animal d'orientation.  Le corps habitué à l'horizontalité du monde se confond dans les dédales et lacets que lui impose les hauteurs. Les montagnes qui fascinent de par leur beauté géologique et minérale sont tant de mirages et de gouffres à tentation qui attireront inexorablement les corps à l'engouffrement et à l'engloutissement. Les indestructibles murs impasses qu'ils constituent ne préviennent pas de ce qui se cache derrière chacune d'elles. Dans la deuxième partie du film, La propension des hauts plateaux à faire illusion et à décourager  les corps s'affirme encore davantage, lorsque les hauteurs soulignent leur inaboutissement générique en ouvrant leurs arêtes sur des précipices qui, par une vision d'un contrebas inaccessible, donnent aux corps la vérité d'un espace discontinu qui se troue plus encore à chaque étape.  Si les cols de ces montagnes sont les seuls espaces de visibilité susceptibles d'offrir des pouvoirs de repérages, la capacité réduite qu'a le corps  humain à les atteindre annihile toute situation de perspectivisme renouvelé du monde. D'ailleurs, il est à cet égard intéressant de signaler qu'à force de reliefs et de volumes, l'espace, enregistré et cadré par la caméra de Gus Van Sant, se reconfigure en incommensurable zone d'aplat et de trompe-l'oeil aux masses et tâches colorées qui déclinent une palette à proprement parlé pictural. Ici, le Gestus des corps, par leur audacieux et impossible voyage aux confins des espaces, accuse la picturalité du monde, accueillant par là l'idée de Brecht reprise par Gilles Delleuze que le gestus est  pictural. Il l'est d'autant plus que l'abnégation téméraire du corps Santien le fait évoluer dans un cadre d'échelle de plan maximal, qui en fait souvent une tâche de couleur (noir le plus souvent), microscopique, de sorte qu'on imagine très bien qu'il serait revenu à un peintre d'agir à cet endroit là du cadre par une légère touche de pinceau. Qui plus, est, conformément à une spécificité purement cinématographique, le pari de filmer le mouvement corporel, le trajet de ces deux figures infinitésimales dans les traits de cette toile géante force souvent le plan à durer, à tel point qu'il vire au prolongement éternel et à l'immobilité. Très souvent, entre les raccords, Gerry ressemble à un tableau, à un paysage peint de la main d'un grand maître. Respectant à la fin du film l'exténuation des corps consumés et défaits dans leur mobilité, le dernier espace de marche se fait le dépositaire d'une praticabilité exemplaire, pour des corps devenus incapable de vitesse et de lucidité mobile, et qui peinent à aligner un pas l'un devant l'autre. En effet, l'espace s'offre à nouveau comme une planéité désertique totale, d'une lisse blancheur. Pour autant, cette égalisation du nivellement n'est pas source de réconfort et de facilité, loin s'en faut. Car cette horizontalité retrouvé du monde n'est pas le signe d'un surcroît de repères et d'une domestication rigoriste de l'espace mais bien au contraire l'annulation pur et simple de quelconques balises, de quelconques point d'ancrage ou d'orientation. C'est une géographie amorphe qui en finit avec un processus d'abandon des corps à eux-mêmes, phase terminale qui voit la lisibilité spatiale anéantie. Là ou il y avait avant richesse coloriste des espaces, générosité en termes de volumes, de formes et de profondeurs visuelles, succède ici la négation de tout. Lieu d'accueil parfait pour la mort des corps. L'altruisme pictural symbolisait tout au long du métrage la vaillance extrême de corps endurant d'une vitalité entière tandis que la plaque albinos inerte se fait le révélateur d'un corps chancelant, dans un état de déréliction achevé. Le monde s'est couché, aplati et le sol s'est nettoyé de toute excroissance et de tout expressionnisme en  relief afin que s'y abandonne le corps dans son allongement définitif.   Cette platitude macroscopique a valeur de scène théâtrale grandiloquence qui stylise autant sobrement que cérémonieusement le dernier mouvement, la dernière position d'un corps qui en a fini avec la théâtralisation de sa matière. La position couché scelle la dernière attitude corporelle.


  
Prenons la peine de recopier dans son intégralité une phrase décisive extraite dudit chapitre du philosophe : « Le corps n'est jamais au présent, il contient l'avant et l'après, la fatigue, l'attente. » Phrase capitale parce qu'elle met en exergue deux paramètres essentiels du cinéma moderne comme cinéma de corps » : le temps et la fatigue. Or, à l'évidence, le film Gerry se présente comme un ensemble d'attitudes de corps qui, ne dérogeant pas à cette règle principielle du cinéma dont ils sont issues, perspectisent une temporalité complexe de même qu'ils donnent à voir une expérience paroxystique du corps mis à l'épreuve de sa fatigue, et de sa résistance.

      « Chez Eustache, le corps contient du temps ». La contenance temporelle du corps, dans Gerry, réside premièrement dans le fait que si nous avons vu, qu'en tant que personnages, le passé n'avait aucune consistance, il est évident que c'est le corps qui appelle son passé propre.  L'exclusion des deux corps du film hors de la civilisation et de la vie sociétale appelle le constat d'un passé problématique, lui-même à exclure. Il est évident que cette expérience limite vécue par les deux « personnages » marque la rupture avec un avant. Laquelle  exactement, on ne le saura jamais, car les corps font l'économie de la divulgation du contenu de leur passé. Ils valent juste en ce qu'avec eux, ils portent un passé. Il y a eu un passé. Ces corps sont d'un certain âge, un âge transitoire indéfini après l'adolescence et avant l'âge adulte. Le difficultueux,  lent et insensible passage de l'un à l'autre est peut-être bien le sujet du film. Nous grandissons et vieillissons trop vite, et pourtant, ce processus éminemment temporel nous est invisible. Egalement, il ne semble pas non plus émaner de notre pouvoir décisionnaire. Qu'avons-nous à faire d'autre que par un regard rétroactif sur le passé, nous dire, « j'ai vieilli, avant, j'avais cet âge là ». On ne peut que difficilement témoigner de notre vieillissement en cours. Le voyage à l'exclusion du monde de Gerry pourrait peut-être bien un moyen pour les corps de parvenir à extraire dans le champ du visible et du durable le processus de vieillissement, qui est aussi un processus de changement. Par le continuum corporel de leur parcours, les corps parviendrait dans un effort d'exposition exorbitant  à rendre palpable par le partage aigu d'un présent en cours, qui se développe sans cesse sous nos yeux et sur les corps, l'expérience temporelle du vieillissement, dans toute l'étendue de la vie. D'abord, les corps, dans les herbages, au début, évoquent de par leurs attitudes corporelles leur enfance. C'est par le jeu des corps qui se disputent dans la course, dans une accélération corporelle et dans une mise au défi tacite infantile que les corps des deux camarades se remémorent leur jeunesse. Simplement, le jeu ne dure pas très longtemps, les corps, à peine élancés dans la course, sont rattrapés par la caméra (rappel des états présents du corps), essoufflés et épuisés d'avoir par leurs seuls atermoiements fait ressurgir un passé révolu. Donc, à cet instant du film, les corps de Gerry ne peuvent par eux-mêmes faire valoir leur passé que par éclat, par jaillissement  bref et saccadé. Pendant  la majeur partie du  film, la marche déterminée  assurée et pérenne des corps affirme une normalisation du corps au présent qui hurle sa stabilisation du changement temporel des corps, l'âge adulte, celui ou ne vieillit plus, ou plutôt celui ou cette vieillesse est longtemps insensible et inconsciente pour le corps.  L'uniformisation de la marche dénote une acceptation d'un corps qui parle du présent de son propre corps. Enfin, dernier mouvement du film, celui de la longue et souffreteuse démobilisation du corps qui ralentit sa marche, s'affaisse et finit par s'allonger à terre. Mouvement du vieillissement conduisant à la mort, le corps de Gerry (le personnage) parle par lui-même au futur. C'est un corps qui parle de façon muette de sa mort prochaine.

     Si une  telle lecture temporelle par le filtre des décors reste simpliste et lisible par tout le monde, plus subtile et grandiose est celle consistant à affirmer que les corps De Gerry évoquent le passé du monde. Effectivement, par leur inscription dans cette espace naturel et minéral, en deçà la civilisation, les deux corps tentent de se réapproprier un monde originaire, d'avant la naissance de l'homme sur terre.  Ainsi, il y a un processus de « présentification » du passé au sens que le passé nous ait présenté, exhibé, est donné à voir au spectateur par le truchement des corps et le travail de synthétisation temporelle qu'ils mettent en place de par leur seule présence. Mais aussi au sens que le passé devient présent par la force filmique d'étirement, de dilatation du temps qui, suspendant le présent objectif, dont la caractéristique principale est la succession des instants (Bergson),   renoue par la marche lente, langoureuse et éternisante des corps, avec une suspension temporelle. La perception subjective du temps devient hypnotique et hallucinatoire ; y vient s'engouffrer le sentiment bouleversant d'un retour aux origines du monde, rendu tolérable  et acceptable par le spectateur par la force rayonnante de ces corps spectraux, réactualisant l'idée d'un passé inconnu dans une expérience sensible conjuguée au présent.

     

D'un point de vue plus pictural maintenant, le devenir particule des corps qui manquent de disparaître dans un espace aux dimensions cosmiques  est signataire d'un en deçà des origines du monde, ou devient luisante une représentation d'un monde atomique ou les fragments du monde ne sont que ces deux corps, vouer à grossir, et à s'humaniser.  

     La translation du passé par le corps présence se manifeste sous la forme vocale du corps, également. Deleuze écrit « le corps est un corps qui parle ». En effet, lors de ce qu'on devine être une des premières nuits passés par Gerry et son camarade lors de leur périple, Gerry affirme avoir vaincu Thèbes et il narre à la première personne sans jamais prendre de distanciation par rapport à cette histoire le récit de cette victoire. Narrativement, le spectateur peut interpréter cela comme étant le récit fait par Gerry d'un jeu de rôle reconstituant ces évènements de mythologie, d'Histoire. Cependant, une analyse probante en termes de puissance d'expression des corps peut nous laisser penser qu'à cet instant, du film, la voix et la parole de Gerry est le  moyen de transmission de la capacité du corps à exprimer le passé. Littéralement, Gerry ne parle pas du passé, pas plus qu'il ne parle au passé, même s'il dit « j'ai fait ceci, j'ai fait cela ». Le plus important réside sans doute dans le fait que le passé, un passé immémorial et mystique, parle en lui. Car le corps du cinéma moderne est un corps ventriloque traversé de manière spasmodique par le prisme d'une ligne temporelle étendu allant du plus-que-parfait au futur conditionnel. Ce ‘est pas tant une expérience du passé que nous rapporterait le personnage de Gerry qu'une attitude parolière qui témoignerait en son nom du Passé.

    Attachons nous enfin à évoquer ce qui fait  des corps dans Gerry, des corps dont on met à l'épreuve la résistance physique et plastique, des corps en souffrance.  Héritier en cela du cinéma de maître Michelangelo Antonioni,  Gerry est une représentation de la fatigue des corps.  La fatigue des corps est dans le film lancé comme un principe programmatique. Dès l'ouverture, les personnages quittent leur ce qui constitue dans la société moderne le palliatif à la fatigue des corps : l'automobile. Cette volonté de moindre fatigue est laissée sur le bas cotés.   S'y substituera  l'inconfort autonomique du corps qui s'éprouve dans la durée, dans une dépense énergétique de type marathonienne, poussée à l'extrême et jusqu'au point de rupture et de dévitalisation qui désintègre le bien-portant du corps.  Les prémisses de la fatigue transparaissent dans une ballade des corps, lorsque les deux protagonistes s'amusent en trottinant. Narcissisme du corps qui gaspille ses ressources physiques, en une dépense gratuite et excessive, s'ensuit l'essoufflement, littéralement, le début d'une apoplexie mortelle. Effet de démonstration, consumérisme inconsistant et vain, enthousiasme ostentatoire, et décharge énergétique aristocratique, cette course est la preuve manifeste du désir secret et inavouable du corps à s'auto- flageller, à se disperser lui-même.   L'essentiel de Gerry consistera en une polyphonie de démarches silencieuses qui se succèdent interminablement et ou s'active une dévitalisation progressive et sur le long terme du corps. Une marque saillante de la tentation du corps moderne à se détruire, à se blesser, survient dans la scène ou Gerry est bloqué en haut d'un pic rocheux, quinze mètres au dessus du personnage interprété par Matt Damon. Long plan-séquence ou les deux personnages, par leur positionnement, étirent le cadre dans ses extrémités (haut-bas), comme par défi perdu d'avance lancé au format filmique utilisé par Gus van Sant (cinémascope, écran large, 2 : 35), les corps, voués à se rejoindre, n'y parviennent pas. Ou, plutôt, ce qu'il est permis de voir au spectateur constitue la proposition inverse : les deux corps, encore réduit à l'état de particules, (écrasement dimensionnel qui est un signe supplémentaire de souffrance des corps), auraient tout bénéfice à se rejoindre, mais ils restent sous une forme microscopique, risquant d'être absorbés par les intraitables frontières du cadre, et attendent, presque sans bouger, que la situation se résorbe. C'est l'attente longe du saut périlleux de Gerry, qui de par sa petitesse dans cet espace surdimensionné, risque de ne pas se remettre du mouvement vertical auquel il est convié. La mise en scène de Gus van Sant, nous donne à voir ce saut, comme une simple translation verticale de faible envergure d'une molécule d'un point A à un point B, d'une simplicité géométrique confondante. Pourtant, en dépit de cette simplicité conceptuelle et mathématique, elle reste à l'état d'hypothèse, d'action non actualisée, de potentiel, pendant un long moment. C'est dire l'extrême fragilité des corps, reclus, apeurés et en faillite devant une simple opération mathématique.  Dans l'intervalle de temps qui nous est montré par l'irrésolution des corps figés et glacés, le sentiment du spectateur est en droit d'osciller entre une projection d'inquiétude par rapport à la faiblesse ontologique du corps, dont l'incapacité entraîne la compassion, et un désir masochiste de voir ce délicieux calvaire du cinéma moderne (le plan séquence), en finir au plus vite, souhaitant par corrélation précipiter le passage du corps-Gerry de A à B quitte à le voir s'écraser et se blesser mortellement.  Dès   lors , la fatigue psychologique des personnages, indécis quant au sort à réserver à Gerry, contamine leur propre corps, et les transforme en statuette ridicule dans leur inaptitude ontologique. Aussi, la fatigue de corps léthargiques et paralytiques se transmet également au spectateur, corps souffrant lui-même de syndrome soporifique, affalé sur son siège de Cinéma.

      Autre moment décisif dans la théâtralisation par le corps de sa propre fatigue, le plan séquence remarquable dessinant en gros plan de profil le visage de Gerry à l'avant plan, redoublé du visage de Matt Damon dans un écrasement des perspectives à l'arrière plan, les deux corps visages marchant côte à côte. Moment d'anthologie du long-métrage, lui aussi un plan séquence qui semble ne jamais en terminer, l'image cinématographique est encombré, saturé par ces visages macroscopiques et boursouflés qui violent le cadre par leurs sautillements secs et hystériques. La théâtralisation des corps atteint là un point de paroxysme rarement atteinte au cinéma. Les corps ne sont réduits qu'à des visages partiels (car de profils) qui lassèrent le cadre pour tenter de se faire une place dans cette scène théâtrale bien trop étriquée. Métonymie d'un corps énuclée, littéralement aboli de l'image cinématographique en vertu d'une loi tacite et spartiate qui élimine la faiblesse physique du droit de visibilité, le visage n'est plus que le dernier représentant d'un corps disloqué, disparu dans les limbes du cadre cinématographique. Décapitation sordide et radicale, la noyade est totale pour le double visage qui tente d'émerger à la surface, et de respirer. Malheureusement pour lui, seul un espace résiduel persiste dans l'encoignure du cadre, dans l'incarcération anti-naturaliste est pictural de cet élément « bio-vital de Gestus » qui tente désespérément de survivre. Emboîtement signe d'une stylisation et d'une théâtralisation spécifiquement cinématographique (en accord avec les développements de Gilles Deleuze), ce plan révèle la concentration d'une souffrance corporelle circonscrite à son visage, qui par l'opacité et l'hermétisme affectif qu'il porte en lui, « donne à penser ». Ces visages, eux, ne pensent pas, mais il est toutefois notable que ce soit le corps-cerveau qui prenne en charge tous les tourments de la surcharge énergétique généré par le corps tout entier. La dispendieuse action de marcher, nécessitant que l'espace se déploie pour la bienséance de la circulation, est brisé par une échelle de plan qui se rétracte et réprime en son intérieur le segment du corps le moins exécutif dans la concrétisation physique de l'effort. Toutefois, le visage constitue le segment extrémité dans lequel se manifeste l'expression de la souffrance et de la fatigue. Habituellement, le visage, souvent filmé au cinéma en trois-quarts ou de face, se fait le foyer de l'expressivité émotionnelle du corps. Ici, il n'en est rien : la tête est filmé de profil, les traits du visage les plus aptes à être lus sont invisibles et le visage de Gerry se dédouble par un autre visage, dans l'étroitesse du plan.

   
Enfin, dernière strate de la déstructuration des corps, voici quelques mots sur la séquence qui voit les deux personnages, au bout de leurs forces, allongés l'un à coté de l'autre. Deleuze évoquait déjà le devenir –allongé du corps, notamment chez Chantal Akerman. On pourrait penser que c'est l'ultime attitude corporelle du corps avant sa mort. Gerry atteste du contraire. Alors que les deux corps sont immobiles, Gerry tourne sa tête en direction de son camarade, esquisse un sourire, puis, dans un murmure de mourrant, affirme : « c'est fini, je m'en vais ». A la suite de quoi le corps du personnage joué par Matt Damon se retourne, se rabat sur celui de Gerry et s'ensuit une ultime étreinte monstrueuse dans son déroulement, car  ne se laissant pas déchiffrer par le spectateur du film, n'ayant aucun moyen sémiologique pour décrypter ce qui s'avère être une pure attitude corporelle, indépendante et incoercible. Contact baroque à la métaphysique secrète, cette étreinte (mot usité faute de mieux pour la désigner), ne se laisse pas catégoriser facilement, ni comme une hypothétique volonté de relever Gerry, ni comme une tentative de l'embrasser, ni comme simulacre de lutte dont le but serait d'abréger les souffrances de Gerry. Les interactions tactiles des corps (étant finalement peu nombreuses), son habituellement lisibles et s'offrant comme disponibles à la symbolisation et à l'interprétation, et au traité des catégories. Là, cet acte amorcé qui se désamorce aussitôt, nous dépasse, de même qu'il doit dépasser les corps eux-mêmes.  Nul doute qu'une telle indétermination fondamentale est à mettre sur le compte d'un état des corps au-delà de la fatigue et de l'errance qui vient comme un point d'orgue subliminal et sublime dans l'expérimentation de la corporéité qui nous est proposé par Gerry.

    Laissons à Gilles Deleuze, le premier à avoir théorisé ces beautés corporelles, le soin d'achever cet hommage : « Chaque fois, la stylisation des attitudes forme une théâtralisation de cinéma très différente du théâtre. »      

        Thomas Clolus

                                Remerciements au département Arts du Spectacle de l'université de Caen Basse-Normandie


Thomas Clolus

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Dave, Dee, Dozy, Beaky, Mick & Tich - Hold Tight! | 09 juin 2007

 1. The Last Race - Jack Nitzsche
2. Baby, It's You - Smith
3. Paranoia Prima - Ennio Morricone
4. Planning & Scheming - Eli Roth/Michael Bacall
5. Jeepster - T Rex
6. Stuntman Mike - Kurt Russell/Rose McGowan
7. Staggolee - Pacific Gas & Electric
8. Love You Save, The (May Be Your Own) - Joe Tex
9. Good Love, Bad Love - Eddie Floyd
10. Down In Mexico - The Coasters
11. Hold Tight - Dave Dee,Dozy, Beaky, Mick & Tich
12. Sally And Jack - Pino Donaggio
13. It's So Easy - Willy DeVille
14. Whatever-However - Tracie Thoms/Zoe Bell
15. Riot In Thunder Alley - Eddie Beram
16. Chick Habit - April March



BO Boulevard De La Mort
Avril 2007
Durée: 38 mn
Label: Maverick

Publié par Notreciné à 19:48:49 dans Notre musique | Commentaires (0) |

Point Limite Zéro - Richard C. Sarafian | 31 mai 2007

Point Limite Zéro de Richard C. Sarafian 

S'abstraire de la ligne

Denver-San Francisco en moins de quinze heures. Pourquoi ? Pas le temps de se poser de question, le film et la voiture de Kowalski (le « héros » du film) sont déjà partis. Point Limite Zéro est de ces films qui transpirent leur époque, ici celle des seventies. Kowalski et sa Dodge Challenger, frère spirituel des deux bikers de Easy Rider, soit l'homme libre, magnifié en héros d'une société américaine - et occidentale de toute façon - en soif de transgression. Denis Hopper (Easy Rider) et Richard C. Sarafian (Point Limite Zéro) sont de même des réalisateurs « furtifs », à un film au compteur. Créateurs de deux œuvres libres ils auront suivi leur routes, échappant à un statut qui les aurait peut-être limité puisque la liberté est la fuite, la fulgurance. La liberté est la fuite car de toute manière elle est celle qui doit s'échapper de la règle. En ce sens le film de Sarafian est plus fort dans sa symbolique que celui de Hopper. Les deux bikers de Easy Rider fuyaient la règle comme on quitte un cocon protecteur (et aliénant car sécuritaire en l'occurrence). Dans Point Limite Zéro, sans vouloir échapper à la règle, Kowalski prend le parti de toute manière la transgresser et il sera du devoir de la règle de rattraper celui qui lui échappe.

Vite, le film s'emballe. La norme ne tarde pas à comprendre qu'on la met en branle, or, la norme n'est pas mise d'emblée en péril. Kowalski fonce, sans attaquer la norme, sans même s'en soucier. La norme qui constate juste quelque chose qui la dépasse et qui va chercher a cerner l'anomalie. La vraie trame du film, dans le classique schéma poursuivant/poursuivit, va consister à savoir si la règle parvient toujours à ses fin, si on peut lui échapper. Sur les « highways » du grand ouest américain, la fulgurance de Kowalski va déranger l'Amérique sécuritaire et réglée sans toutefois qu'on trouve d'emblée au pilote une faute. Cependant, dès lors qu'il est poursuivit -pour quoi ?- Kowalski devra mettre en branle cette autorité limitative. La trame de départ du film nous fera croire qu'il s'agit ici juste d'un objectif têtu consistant à rallier Denver à San Francisco dans les délais auto-imposés. Soit, mais la course suppose des règles en ce qu'elle comporte un début et une fin et l'hystérie épanouie du film consiste justement à faire abstraction de toute règle dès lors que le départ et pris. Dès le début, envisager l'infini, jouir des grands espaces des plaines du Colorado et de la Californie pour jouir de la liberté dans son absolu.  

Alors le périple précipitant de Kowalski va se transformer en une sorte de voyage initiatique, comme c'est souvent le cas dans les road-movies. Ici tout de même, l'initiation se joue sur le rapport sensible du passé ; passé qui ne tranche pas avec l'« en avant » du personnage. Car Kowalski n'est pas passéiste et les flash-back qui surgissent dans la narration de sa course effrénée  ne sont pas des appels à repèrent pour comprendre le présent du personnage, présent de toute façon indiscernable tant il est fulgurant et régit par une urgence libertaire. L'initiation est question de retour sur soi même, sur ce qui a précédé l'initiation. En un sens donc, l'initiation est sans cesse un retour sur elle-même. Les flash-backs résonnent comme des songes aux échos des rencontres que fait Kowalski lors de son périple à l'image de cette fille qu'il sauva jadis alors qu'il était policier et qu'il recroise maintenant dans le désert. Ces évènements ne restent pas et dans sa course acharnée, Kowalski les laissera une fois de plus derrière lui preuve d'une narration qui ne cherche en aucun cas à s'arrêter sur quelques détails plus ou moins important. Dans l'initiation comme dans la course de Kowalski tout est fulgurance. Le film et le personnage ne s'arrêtent donc jamais contrairement à ce que de facto le film nous laisse paraître quand Kowalski doit s'arrêter prendre de l'essence, des amphétamines ou même de l'eau. La dynamique du personnage fait d'ores et déjà appartenir ses rencontres au passé. Ils ne sont que questions d'immanence, de rites et lieu de passages. Au mieux,  ces étapes où Kowalski ne fait que passer sont autant d'éléments permettant d'accentuer le message politique inhérent au début des seventies et au film. Ils sont autant d'étapes symboliques qui comme des tableaux nous montrent l'Eve de la nouvelle ère, la religion lâchant littéralement les vipères ou les paranoïaques de l'exclusion créés par la société laissés pour compte sur le bord de la route.

La route, concevons là comme telle, est aussi la limite de déplacement de Kowalski. Dans sa trajectoire rectiligne, elle constitue aussi le tracé de la règle. Elle est ce qui fait communiquer les villes entre elles, elle est donc ce qui relie Denver à San Francisco. Perdue dans le désert, la route est la ligne organisée qui prolonge la règle, la norme. Aussi, c'est bien en considérant cela que l'on constate que l'objectif de départ de Kowalski n'est qu'un prétexte car à plus d'une reprise, il quittera ces sentiers battus, ces chemins tracés, calculés et organisés par la norme. C'est d'ailleurs hors de ces routes que Kowalski se perdra et rencontrera les individus de la marge, hors de ces routes où on ne le suivra pas, où on le cherchera en vain dans les airs. Car la route dans ce qu'elle a d'organisé, restera le cadre limité et indépassables de ses organismes. Ce n'est jamais que lorsqu'il est perdu dans le rien, c'est à dire le non-organisé, le non-calculé, que Kowalski s'« arrêtera » car la règle est alors annulée dans ces no man's land, elle n'existe plus, ne prends pas effet. La règle, les policiers donc, attendent dans leur cadre délimité que resurgisse du néant Kowalski. D'ailleurs, ils attendent qu'il ressurgisse sur ces routes tracées tout comme ils espèrent et savent que hors des délimitations Kowalski n'a pas grandes chances de survivre. On voit ici le rapport de force qu'il y a entre l'organisation et les individus. L'organisation, ne sortant jamais de ses propres délimitations car obéissant à sa propre règle, ignore l'existence de micro-sociétés presque tribales en marges de son fonctionnement. Kowalski, cavalier errant, est entre ces deux réalité. Pas totalement l'individu de la marge, insoupçonné par l'organisme, et pas totalement cet acteur qui travaille à l'organisme et qui au contraire le transgresse. Alors, Kowalski, vecteur de son propre déplacement non motivé par une fin en soi, se fait le médian de ces deux « sociétés » qui font avec les limites, qui composent avec une marge. Kowalski ignore la marge, la dépasse puis en reviens. Il détourne les tracés, brouille les indications, met fin à la rectitude, à l'organisation, indique même symboliquement les autres à « quitter la route », à s'en évader comme on s'évade d'une prison et de ses barreaux. Un appel à la liberté en somme. Mais ce que Kowalski trouve hors des routes, hormis ces organismes tribaux, c'est le néant, néant qui le conduit à la perte de repères et donc à l'ennui. Il reviens sur ses traces, forme une croix sur le sol, croix n'évoquant aucune autre croix symbolisant quelque dogme spirituel, guide dans l'errance servant à retrouver la voie. Kowalski ne retrouve jamais la voie à proprement parler, il l'empruntera pour mieux la quitter par la suite.

 

Si guide il y a, et si « voie » il y a, c'est en fait celle d'un animateur de la radio locale KOW, animateur noir et aveugle qui suivra le périple de Kowalski en piratant les ondes radio des « nazis bleus » qui le poursuivent. Une communication s'installe donc entre Super Soul l'animateur et Kowalski, communication unilatérale dans un premier temps puis dialogue induit finalement. La voie de Kowalsky est donc la voix de Super Soul, cette voix qui le guide via son autoradio. Super Soul, la voix , Kowalski les yeux ; eux-deux, l'ouïe. Les voies de communications qu'empruntent Kowalski ne sont pas les routes mais celles de la communication humaine. En refusant les communications artificielles calculées par les sociétés organisantes, Kowalski va même rompre avec la froideur du médium « radio » et instaurer un dialogue donc avec Super Soul, soit briser la distance mécanique de la radio pour voir naître un dialogue de nature profondément humaine. Ce rapport humain est d'autant plus intéressant qu'il relie deux hommes ne correspondant pas tout à fait au moule de la société. De toute manière, lorsque Kowalski décidera d'accéder à l'infini (à savoir qu'il faut aussi bien considérer la disparition indicible du début et la destruction matérielle et humaine de la fin) ce sont bien tout les types d'hommes de la société que l'on retrouve autour du fantôme de Kowalski. Ceux qui voyaient en lui la projection d'un échappatoire, ceux qui voyaient en lui le hors-la-loi à remettre -véritablement- dans le droit chemin. Ils sont tous sur la route, observant ce qui a été, certain avec tristesse, d'autres avec soulagement. Quoiqu'il en soit, le ressentiment ne dure qu'un temps et chacun retourne à sa vie organisée. Là est bien l'image qui tranche avec notre Eve de la nouvelle ère que nous évoquions précedemment, cette fille nue qui sur sa moto déambule dans le nul part. A la règle et l'organisation, elle est le contrepoint, l'insouciance et l'apaisement, la naïveté dans ce qu'elle à de belle : l'oublie de tout schéma pré-calculé soit l'accès à une certaine liberté.

Simon Lefebvre 

Point Limite Zéro (Vanishing Point), 1971
Réalisation: Richard C. Sarafian
Scénario: Malcolm Hart ; G. Cabrera Infante
Interprètes: Barry Newman ; Cleavon Little ; Gilda Texter

Publié par Notreciné à 15:05:55 dans Correspondance cinéphile | Commentaires (0) |

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