• Le vieux jardin - Im Sang-Soo

    Le Vieux Jardin d'Im Sang-Soo


    Relais du moment

     

                Pour son cinquième film, le cinéaste coréen Im Sang-Soo continue d'explorer les mœurs sociétales de son pays, ici à travers le prisme de l'histoire ; et c'est dans la continuité immédiate de The President's Last Bang, son précédent film, que s'inscrit Le Vieux Jardin, à savoir que suite à l'assassinat du président Park Chung-hee en 1979 (The President's Last Bang), il y eu un coup d'état du Général Chun Doo-hwan qui s'empara du pouvoir en contrôlant l'armée. L'état de siège de Séoul s'étendit alors dans la province de Kwanju, arrêta les opposants politiques et ferma les universités, donnant lieu à des manifestations violemment réprimées par l'armée. C'est dans ce contexte d'insurrection civile que s'inscrit Le Vieux Jardin. Cette période de l'histoire, trop peu connue ici en occident, est rappelée par un panneau introductif au film, nous rappelant qu'en mai 1980, l'armée sud-coréenne à repris le contrôle de la province de Kwanju en faisant « officiellement » deux-cents morts.

     

    En outre de nous exposer ce triste épisode historique de son pays, Im Sang-Soo nous renvoie au passé et le fait exister, par les premières images du film, au présent, où le principal personnage masculin du film, Hyun-woo (joué par Ji Jin-hee), est libéré de prison après avoir purgé une peine de dix-sept ans. L'enchaînement sensible du panneau introductif et de ces premières images du film nous indiquent déjà un certain étalement du temps, comme le film va d'ailleurs le faire durant tout son déroulement. Du passé, nous sommes déjà au présent. Le procédé filmique qui procède à une mise à plat des flash-back avec la narration du présent est parfaitement cohérente si ce n'est inhérente à l'historique du personnage de Hyun-woo, puisque des événements de mai 1980 à aujourd'hui (dans le film, 1997 donc), il n'aura pas connu la continuité, l'évolution, ni même la rupture. Hyun-woo  a t-il jamais connu le passé ? Sa libération de prison ne va pas tant être l'occasion de retrouver sa liberté que celle d'appréhender les changements, et de son histoire d'amour passée avec Yoon-hee (jouée par Yum Jung-ah), et de son passé de révolutionnaire. C'est dans la maison isolée où Hyun-woo se cachait avec Yoon-hee jadis qu'il retourne en premier et la trouve vide, si ce n'est remplie de souvenirs qu'elle y a laissés (journaux, dessins sur toile...), y apprend qu'elle est morte il y a trois ans d'une maladie. Durant ces dix-sept années de prison, une page s'est tournée. Le deuxième lieu où se rend Hyun-woo est Séoul, jadis état de siège. Il y retrouve ses anciens compagnons de lutte et les voit en discorde. Une deuxième page s'est tournée. En réalité, ce sont autant de pages qui se sont tournées que d'années passées en prison ; autant de pages que Hyun-woo n'a pas lu, qu'il ignore et doit pourtant assimiler. Et pourtant, le constat présent de ses deux vies (vie d'amour et vie de révolution) aurait pu faire prendre conscience au personnage d'un passé, mais ce retour à la « réalité » ne semble pas violent, en tout cas extérieurement. Car intérieurement c'est bien un enfouissement qui semble se jouer chez Hyun-woo. Il parle peu ou pas, ère comme un fantôme sur les traces de son présent-passé, y retrouve une vie à travers les journaux que tenait Yoon-hee, y retrouve ses deux vies, y retrouve les pages tournées et non-lues de l'histoire.

     

                Ces deux vies sont liées par un rapport de force qui est l'amour qui lie le jeune homme à Yoon-hee. La vie d'amour et d'eau fraîche (comme le montre les premières images « heureuses » du couple) contre la vie dangereuse d'activiste révolutionnaire. Avant que le jeune Hyun-woo ne choisisse le camp de la révolution, se joue un dilemme dans le choix déterminant qu'il devra prendre. Cela se joue aussi au niveau de Yoon-hee qui intériorise sa crainte de voir son compagnon l'abandonner, elle qui l'a caché, hébergé, nourris et qui lui a donné son corps – comme elle le dit lorsque Hyun-woo est déjà dans le bus pour Séoul –. Elle, représente en fin de compte le confort, la protection, va presque avoir une aura maternelle pour le personnage de Hyun-woo. Dès le début, elle le protégera, le couvera. Elle qui le couvre de baisers et qui le couvre de la pluie, à l'instant même où il décide de lui échapper. L'amour de Yoon-hee est bien un amour maternel, à l'image de la phrase qu'elle prononce dans le doux rêve de Hyun-woo : « c'est à cette heure là que tu rentres ? ». Amour maternel porté à un Hyun-woo entêté comme un enfant, triste mais jamais résigné. Il est la jeunesse, dans ce qu'elle à de beau : ses excès, son intransigeance, ses coups de tête. Elle, incarne la sagesse, celle de l'amour maternel, amour têtu lui aussi et battant. Hyun-woo est en fait le gros plan de la jeunesse sacrifiée des universités de Séoul, celle qui avait le déterminisme et la rage mais qui n'a jamais eu la chance (Hyun-woo se fait attrapé dès lors qu'il arrive à Séoul). Hyun-woo incarnait l'espoir et à sa sortie de prison l'espoir perdu. La rage qui l'animait s'est évanouit avec le temps (temps perdu pour le personnage). Tout s'est perdu avec le temps, lui avec. Si l'époque de Mai 1980 n'est pas un souvenir, elle demeure un songe. Cette illusion perdue ne semble pas ronger Hyun-woo par le regret. Lui, n'a pas changé, est resté le même qu'avant, son présent est derrière lui. Il est un enfant, cet adulte qui dit « Tu sais comment on sait si on est encore un enfant ou un adulte ? Si on aime les nouilles JiaJiang, on est encore un enfant ».  S'il est perdu dans sa liberté retrouvée, c'est à travers les récits et les tableaux de Yoon-hee qu'il va revivre, va être au présent, le retrouver là où il l'avait laissé à Yoon-hee. Cette renaissance - car tout compte fait c'en est une - prouve à quel point les vies de Hyun-woo et Yoon-hee étaient liées. La vitalité de sa jeunesse, Hyun-woo la retrouve dans les récits autobiographiques que Yoon-hee écrivit alors qu'elle était à l'article de la mort. Nous disions que le personnage de Hyun-woo retrouvait son passé là où il l'avait laissé mais ce n'était alors pas le reprendre où il l'avait laissé. C'est en fait à l'annonce de sa paternité que Hyun-woo réapprendra le moment présent. Durant ses dix-sept années de prison, le temps ne s'est pas tout à fait perdu. Il a grandit, est devenu une jeune fille, une éclaircie dans l'illusion perdue de Hyun-woo. C'est l'apparition du père de manière concrète puisque avant elle n'était qu'une image : la photo du père de Yoon-hee. C'est la concrétisation de l'évolution, du marquage entre un passé et un présent. Hyun-woo, l'éternel enfant est désormais un père, sans toutefois incarner la figure du père, celle qu'il doit retrouver. Lui, l'enfant jadis protégé par la figure maternelle de Yoon-hee, doit à son tour protéger, faire l'apprentissage de la paternité, définitivement passer de l'insouciance à la sagesse, reprendre le présent de Yoon-hee où elle l'avait laissé. Le relais des temps.

     

                La séparation définitive prédite par Yoon-hee lors de leur dernière journée ensemble se réalisera à ses dépends, comme la fracture inévitable annoncée par la distance de cette ultime journée passée à priori ensemble, mais qui déjà les séparait comme l'illustre l'affiche du film, qui nous donne à voir Hyun-woo perdu dans le flou du second plan par rapport à la grâce belle et nette de Yoon-hee au premier. L'illusion perdue de la jeune femme : cet amour à peine trouvé et déjà parti. Cette même illusion perdue de Hyun-woo qui à l'arrière du bus qui l'emmène définitivement loin de celle qu'il aime, la voit une dernière fois à travers la vitre embuée, elle aussi perdue dans le flou de l'ondulation de l'eau contre la vitre. La séparation est brutale dans sa rupture mais silencieuse. Les sentiments des personnages sont eux-aussi d'une extrême violence dans leur enfouissement, leur étouffement. L'incompréhension, la tristesse, la colère ne transparaissent pas de facto à l'écran. Yoon-hee et Hyun-woo sont des personnages refermés sur eux-mêmes et qui débordent de vie, semblent donc s'inscrire dans la déchirure retenue, la résistance orgueilleuse, en un mot, la force. Ce sont les larmes de Hyun-woo et le coup de talon contre le sol de Yoon-hee qui expriment toute la violence de ces sentiments. Violence qui trouve son échappatoire dans les balbutiements alcoolisés des deux personnages, l'un n'ayant pas assez de larmes pour extérioriser son écœurement face à la dictature, l'autre pour laisser éclater son idéal du « moment », ne laissant pas partir Young-jak, résistant entêté lui-aussi comme Hyun-woo et que Yoon-hee refuse de laisser partir à Séoul. Young-jak, où la dernière figure de la jeunesse que Yoon-hee peut encore protéger. La jeunesse entêté et désillusionnée ou l'espoir d'un futur (Hyun-woo et Young-jak) et la jeunesse désespérée et résignée, celle du non-futur et du l'abandon du présent (Mi-kyung, jeune militant protégée elle aussi par Yoon-hee). Là où Yoon-hee se démarque fondamentalement d'eux, c'est par sa présence. Hyun-woo et Young-jak sont dans la fuite, Mi-kyung dans le consumérisme, consumérisme car Mi-kyung incarne la sagesse féminine en dilemme avec la jeunesse révoltée et espérante. Si Mi-kyung s'immole, c'est qu'elle a l'espoir mais sait qu'il est déjà perdu. L'équilibre n'est pas et ne trouve que sa résolution dans la mort.

     

    C'est seule que Yoon-hee doit élever sa fille, dans ce contexte de présence jamais suffisamment attractive, attractivité qui est presque irrémédiablement fuit. La présence maternelle va elle aussi ressortir affaiblie de ces échecs, va devenir une présence abîmée, en tout cas plus distante. Un présence éloignée donc, ou un amour maternel pas assez grand pour protéger tout le monde. Car c'est blottir tout le monde contre elle, les garder de la férocité du monde extérieur que souhaite Yoon-hee. Couvrir de son corps Hyun-woo allongé par terre, blottir contre son sein Young-jak, écouter Mi-kyung toujours avec entièreté.  C'est bien le poids du monde que Yoon-hee semble porter sur ses épaules. Elle donne tant d'amour qu'elle en est accablé, a à peine la place de prendre dans ses bras sa petite fille. Tel est le formidable portrait de femme que fait Im Sang-soo. Peut-on imaginer que cette femme forte s'est alors un jour retrouvé entièrement avec sa fille ? La dernière scène du film voit les retrouvailles de Hyun-woo avec leur fille, et quelque part dans le plan Yoon-hee, là, comme un songe planant. La mise à plat des temporalités est totale. Hyun-woo retrouve son présent en la personne de Eun-gyul sa fille et Yoon-hee est là comme pour donner le relais de la responsabilité protectrice, du moins, pour voir ce qui dans les rêves devait s'accomplir. Yoon-hee marque une dernière fois, dans cette scène d'une absolue poésie, Hyun-woo et leur fille, de sa présence bienveillante. Elle pourra désormais s'en aller pour de bon. Fusion des temporalités finalement illustrée comme symboliquement par le plan final qui sert le générique. On y voit dessiné sur la toile, pour la prospérité, Yoon-hee, le crâne rasé, prête à quitter la vie (comme elle avait coupé les cheveux de Hyun-woo alors que celui-ci s'apprêtait à quitter sa vie) et à ses côté le Hyun-woo qu'elle a connu, l'adulte-enfant. Finalement, « lui dehors, et [elle] dedans », Hyun-woo aura toujours été à ses côté, jusqu'au seuil de sa mort. A l'instar de ce dessin sur toile, comme le dit Yoon-hee, il « n'as été pour [elle] qu'une image toutes ces années ». La scène finale des retrouvaille entre Hyun-woo et Eun-gyul est matérialisée sur le tableau où s'additionnent les portraits des deux amants, de leur fille, de son père à elle et de sa mère à lui. Le présent dissolu avec le temps s'est résolu. Hyun-woo a retrouvé le relais de l'idéal de Yoon-hee ; il a récupéré le relais du moment.      

    Simon  Lefebvre


    Le Vieux Jardin
    , 2007
    Réalisateur: Im Sang-soo
    Scénariste: Im Sang-soo (d'après l'oeuvre de Sok-yong Hwang)
    Interprètes: Yum Jung-ah; Jin-Hee Ji; Hee-seok Yoon; Yu-li Kim

     


    Tags Tags : , , , , , , , , , , , , , ,
  • Commentaires

    Aucun commentaire pour le moment

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :