• Le rémouleur - Jean Marie Straub et Danièle Huillet (2001)

     

        Les personnages Straubiens font face. Pas tant face caméra qu'au delà, leur regard et leur parole semble avoir la capacité d'aller bien au delà même de l'écran et du spectateur. Ils sont à la fois devant et plus loin, beaucoup plus loin. Ils sont là et mais leur présence visible ne semble que l'échantillon d'un être là et d'une puissance supérieure. Le rémouleur aiguise sa voix et son discours tandis qu'il énumère les objets disparus qui n'existent plus. Son activité, c'est son être. Ses objets n'existant plus, lui non plus n'existe plus. Logique marxiste, me direz vous. Et c'est absolument vrai. Logique poétique aussi. La mise en scène donne de ce que peut le cinéma face à la réalité pour sauver son personnage, tant qu'elle le peut encore: L'immobilité à la fois simple et fastueuse du corps, la raideur et l'hyper- régularité de la voix, de la parole et de son débit nous montrent que l'homme et l'objet ne font qu'un. C'est une perfection qui n'a plus d'objet sur lequel appliquer son être, qui est à l'image. L'homme énumère les motifs de la disparition, l'image énumère les manifestations et les incarnations d'aiguisement résiduel. Les uns sont contenus par le décor, donc le réel: les stries éminemment régulières de l'escalier. Les autres sont contenues par le cinema: le cadre, et le découpage qu'il opère du réel. A défaut de preuves actuelles à donner et sur quoi exercer son talent, le rémouleur peut se reposer sur la rigueur du cadre Straubien. Si celui ci ne varie pas d'un iota, pendant un long moment, c'est tout simplement parcequ'il épouse l'idéal d'un travail fignolé et accompli. Le travail ancien de la matière est inaltérable, le cadre Straubien lui rend hommage, en se mettant à sa mesure. Lorsque l'action intervient, pareillement, c'est du réel qu'elle émane, le cadre restant égal à lui- même, fixe, de marbre, et infiniment accroché à sa fermeté à toute épreuve. Tandis que le rémouleur, sans jouer la montre, mouline et que se  creuse dans l'image un centre névralgique qui en fait le moteur et le point d'attention vibrant et intangible. On se rend compte que la parole royale du rémouleur est au diapason de l'image de son travail: telle l'énumération, le mouliné constitue une boucle parfaite, qualité rotative qui appelle le retour des objets qui font vivre comme un idéal de l'être là et de l'exstence pleine.  Le rémouleur dure 6 minutes et 58 secondes. Comme toute la filmographie Straubienne, c'est un film d'une magnificence sans nom.

             Thomas C


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