• Le Dernier Voyage Du Juge Feng - Liu Jie

      

     

          Film de pouvoir sur les modalités d'exercice du pouvoir dans un pays (la Chine) ou le pouvoir est plus que jamais dépositaire du mode de vie et des systèmes de représentation, Le dernier voyage du juge Feng est intéressant dans la mesure ou, en tant que film singulier, il négocie avec les contraintes et le peu d'espace de jeu que permettent les institutions politiques à l'exercice de l'art. Aussi, il est stimulant de voir comment, en dernière instance, un récit, une histoire, et des situations se libellent au spectateur. Car un film, c'est non seulement ce qu'un écran comprend, ce qu'une image compose, mais aussi et surtout le type de relation, de partage, qui s'établit avec le spectateur. Un film s'évalue en tenant largement compte de cette qualité du passage et de la circulation film- spectateur. Ainsi, il est souvent étrange et stimulant de constater comment des films savamment composés n'actualisent pas, ne finalisent pas les forces contenues en potentiel dans la matière organique et interne de leur film parce que leur contenu potentiel et velléitaire n'accède pas au spectateur. Dans mon expérience, Le dernier voyage du juge Feng fait partie de ces films ou l'immersion de l'image et du sens n'est pas relayé par une réception pleine par le spectateur d'un contenu en construction, en devenir du film. Tout simplement parce que le processus de circulation du film fonctionne sur l'atténuation du potentiel de réalité des situations par l'usage aveugle et récurrent du ton comique. Dans le cadre de ce film, la comédie, l'humour burlesque joue non pas comme un révélateur, comme un propulseur, comme c'est le cas dans les œuvres ou la disposition du sens passe inévitablement par l'expressivité humoristique. Non, ici, l'humour versé à doses régulières atténue et noie le propos, la possible vérité portée par chaque scène.

       Au final, Le dernier voyage du juge Feng est un récit paternaliste sur un corps de métier (celui de la justice d'Etat) dont on suit les pérégrinations difficultueuses et pittoresques pour aller libeller et rendre la justice dans les régions traditionnelles et lointaines, dans les petits villages qui ne possèdent pas une organisation locale suffisante pour mener à bien cette action. Autrement dit, le point de vue du film est celui de l'état et le film est la médiation de l'esprit politique ambiant de la même manière que la justice est la médiation du pouvoir politique d'état. Par la triple incarnation de ce corps d'état annexe (le vieux, la vieille et le jeune étudiant), le pouvoir tend à humaniser les représentations de ses institutions, et des organes qui le composent. Qui plus est, il lui assure un crédit de sympathie, de mobilité et de courage humain, détruisant la perception du pouvoir comme entité abstraite, indivisible et monumentale. Là, par le détours des tribulations de ces trois personnages tout aussi cocasses que pathétiques, qui vivent et qui meurent pour rendre la justice au bout du territoire, l'état s'affuble d'une action en mouvement, à échelle humaine. Les meilleurs passages du film résident bien d'ailleurs dans ces scènes de marche, dans un état- continent, ou il faut se dépenser dans l'économie et l'endurance  sur des chemins escarpés et montagneux afin de mener à bien sa mission. Dans la collure, se situe les scènes ou la justice s'applique, dans son effectuation à la fois souriante et douloureuse, parce que qu'existe un frottement, puis une négociation entre les règles traditionnelles, locales et la justice générale. C'est la qu'au lieu d'une exposition tendue et conflictuelle, le film noie la gravité de l'enjeu relatif à cette question par un jeu burlesque joueur et tapageur. Le film s'attarde trop souvent sur la périphérie de la scène politique, celle de la justice rendue en laissant la place aux scènes de transition, de non travail. En effet, sur une tonalité mélancolique, sentimentale et joyeuse, les trois personnages échangent sur leur petite vie à l'heure d'aller se coucher. Capital sympathie oblige. On est loin de Bamako, ce belle oeuvre de Sissako ou c'est le film tout entier qui devient une scène publique, de justice et de parole politique. On ne fuit pas ses responsabilités en s'endormant avec joliesse ou en marchant sur un mode et un décor exotique et panthéiste.

     

       00OO 

     

             Thomas Clolus


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