• La Frontière de l'Aube - Philippe Garrel


    Rejoindre les croyances

        La Frontière de l'aube est sombre, le film le plus sombre depuis des lustres. François (Louis Garrel) est essoufflé, trépied et appareil en mains il monte les marches en sueur et entre chez une célèbre actrice (Laura Smet) qu'il doit photographier. Celui qui impressionne la pellicule (photographe, donc cinéaste) peine déjà en grimpant, l'escalier est un pont et relie les mondes. Le premier plan du film pourrait être tiré des Amants réguliers, Garrel fils en chemise blanche qui marche dans une rue parisienne, les lignes verticales et horizontales hachurent le plan, conférant à cet espace citadin une mathématique et une rigidité exemplaire, tout est déjà tracé, les lignes sont claires : la mort comme seule issue. En effet par la suite les quelques formulations ou situations qui sortent du cadre narratif établit surprennent : désillusion et perte de sens. La séquence sous forme de sketch au beau milieu du film situe François accoudé à un bar face à un antisémite qui loin de le cacher, se plait à clamer sa haine des juifs. Très courte, la scène étonne, et malaise terrible, provoquerait presque un sourire. Nulle ironie pourtant. Quelles prises avoir sur l'antisémitisme aujourd'hui ? Comment en parler ? Discours vides, la séquence se clôt trop vite, l'image reprend ses droits sur les paroles vidées de leur sens et le récit suit à nouveau son cours. La douleur prend chair, les corps sont ravagés de l'intérieur, les esprits ne raisonnent plus, ne peuvent plus, ils s'emprisonnent petit à petit, et les fulgurances (des dialogues plus légers à propos d'une cravate...) grondent comme des appels inespérés, mais voilà que la mort est le seul triomphe. La Frontière de l'aube est une épreuve cinématographique, une petite mort déjà.

    <?xml:namespace prefix = o ns = "urn:schemas-microsoft-com:office:office" /><o:p> </o:p>La Frontière de l'aube semble un pur appendice aux Amants réguliers, et je me plais à imaginer une séance où les deux films seraient projetés à la suite. Mieux qu'un prolongement, il s'agit d'une redite épurée, à ceci près que le second a lieu 40 ans après. Et le constat ? Et bien il est le même. Les analogies entre les deux films sont nombreuses : séquence onirique, même prénom (François), pratique d'un art (poésie, photographie), et surtout le même sort pour l'artiste : la mort. Un étudiant se prenait à espérer une révolution sans victime tandis que Carole prédit une « révolution sans une goutte de sang ». La Frontière de l'aube, ce sont des jeunes gens de mai 68 en 2008. Voilà peut-être une des raisons qui provoquèrent les quelques huées à Cannes, les idéologies soixante-huitardes devenues obsolètes ( ?) – triste comédie. Les bribes d'espoir surgissent mais le capitalisme a vampirisé les utopies. On retrouve aussi le sublime noir et blanc de William Lubtchansky, qui laisse apercevoir des blancs brûlés, au loin sur les toits de Paris, ou à l'inverse un noir apocalyptique. Suite au décès de Carole, perçu par une ellipse tragique, François décide construire sa vie avec Eve (Clémentine Poidatz). Promis à devenir père, à souscrire au « bonheur bourgeois », voilà que l'esprit de Carole vient hanter celui de François en se manifestant derrière un miroir, un trucage à la Méliès. L'étonnante ancienneté du procédé d'apparition est fascinante. Ridicule pour certains, à en juger toujours les réactions cannoises, l'irruption du surréalisme est pourtant éblouissante, de lumière et d'intensité. La croyance d'une âme en peine qui cherche à retrouver sa moitié, le discours d'Aristophane (Le Banquet) prenant vie cinématographiquement : « Maintenant, en revanche, conséquence de notre conduite injuste, nous avons été coupés en deux par le dieu », le miroir ne reflète plus un visage identique mais au contraire est le moyen de réunir les deux âmes dans le même cadre.
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    Le cinéma de Philippe Garrel est affaire de révélation(s), il est le seul à ce jour à porter aussi expressément le lourd héritage les premiers théoriciens impressionnistes du cinéma. Photogénie du visage, des dialogues, des objets,  toutes les intenses descriptions révèlent ce qu'il y a « sous le derme des choses » mais aussi et surtout ce qu'il y a entre les êtres. Phénomène rare au cinéma, arriver à voir l'entre, et plus le dessus, le derrière, le sous... L'amour comme croyance, une force et une instance de création qui travaille la filmographie du cinéaste, il y a donc toujours dans La Frontière de l'aube cette peinture des sentiments. Voir, observer, forer les intériorités, la caméra dévoile et révèle ce qui bouillonne, les spectres prennent vie sous l'oeil du cinéaste.

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     « L'amour chez Garrel c'est ce qui sépare et rapproche les hommes et les femmes, c'est ce qui fait acte de courage et de lâcheté » écrivait Thierry Jousse à la sortie de La Naissance de l'amour. Le suicide est-il un acte de courage ou de lâcheté ? Cinéaste romantique dont l'œuvre se voit empreinte de façon inhérente d'un aspect mortuaire, Philippe Garrel emploie les tourments de ses personnages pour les mener à deux alternatives : procréer ou se suicider. Il s'agit de sauter par la fenêtre mais du « bon côté », glisse un ami de François, c'est-à-dire, enfanter. L'amant lourd de son fardeau choisira son côté : il se défenestrera le jour de son mariage. On retrouvait déjà cette thématique dans Elle a passé tant d'heures sous les sunlight : il valait mieux faire des enfants plutôt que se suicider : l'œuvre de Philippe Garrel, encore et toujours dans la sauvegarde des sillages autobiographiques, assurément là où le cinéma français est le plus fort.

     

        Arnaud Hallet


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