• La belle personne - Christophe Honoré

     

        Il faudrait écrire sur la Belle Personne pour une raison, combattre le cliché et le reproche récurrent de ceux qui semblent manifester et entretenir un profond mépris pour les films de Christophe Honoré avec cet unique et bien pauvre argument : cinéma bourgeois. Film-téléfilm, tourné rapidement et produit par Arte, La Belle Personne a été diffusé en avant-première sur la chaîne. Reproduction en grand ou en petit ? A voir l'attachement du metteur en scène pour les visages adolescents, les portraits aux allures picturales occupant une place majeure (références à Michel-Ange notamment, donc aux immenses fresques), autant dire que le grand écran convient mieux, et qu'il est le seul à pouvoir révéler la plénitude des sentiments filmés.

     

    La Belle Personne constitue à la fois une continuité et un virage dans la filmographie du cinéaste. Clôturant une trilogie parisienne hivernale on retrouve ici les thématiques de Dans Paris et des Chansons d'amour : le marivaudage amoureux ou les liens entre la passion et la mort (tentative de suicide dans Dans Paris, trépas fulgurant dans les Chansons). La Belle Personne est moins une adaptation littéraire qu'une extraction des points culminants du récit de Lafayette : l'éducation de la mère très largement développée dans le livre a par exemple disparue. L'essence de la Princesse de Clèves tient en effet dans un triangle, ici Junie (La Princesse, Léa Seydoux), M. Nemours (Le Duc, Louis Garrel) et Otto (Le Prince, Grégoire Leprince-Ringuet). Tout oppose Otto à M. Nemours, l'un est blond, un élève calme et timoré, l'autre est ce professeur brun à la chevelure symptomatique, façonné par cet éternelle dialectique de la virevolte et de l'immobilisme (quoique plus introverti ici que dans les deux précédents Honoré), et ils seront les rivaux aux yeux de Junie, ce visage glacé qui jamais ne saura se réchauffer. Le film s'inscrit en réaction à cette déclaration de Nicolas Sarkozy : «Un sadique ou un imbécile, choisissez, avait mis dans le programme d'interroger les concurrents sur La Princesse de Clèves. Je ne sais pas si cela vous est souvent arrivé de demander à la guichetière ce qu'elle pensait de La Princesse de Clèves... Imaginez un peu le spectacle ! ». Faire d'une réponse un film, l'acte du cinéaste, c'est montrer et dire. Dire quoi ? Honoré semble clamer haut et fort, avec ses codes et ses moyens d'expressions (quartiers parisiens, libertinage...) que le roman de Lafayette est porteur d'une intemporalité remarquable. Le traitement romanesque convoqué est d'autant plus démonstratif. Les étonnantes combinaisons des modes de paroles forment ce lien entre le XVIIème siècle et aujourd'hui : le registre soutenu surprend et ravit dans ce cadre lycéen, au détour d'une conversation qui fonctionnait sur un langage parlé. Pensez aux deux scènes les plus emblématiques de ce basculement : Junie qui s'emploie à une explication d'une honnêteté magistrale envers Otto alors que M. Nemours caché au détour d'un mur écoute la conversation ; et  enfin lorsque Junie et M. Nemours conversent sur un lit.

     

    Epanouissant les aspects romanesques du récit, Honoré use une fois encore du chant (fidèle aux morceaux d'Alex Beaupain) pour permettre au personnage de lever le voile sur ses sentiments. La conclusion de Romain Duris était en chanson dans Dans Paris, et il s'agissait du mode d'expression le plus prégnant dans Les Chansons d'amour. Voilà que le chant précède le suicide d'Otto, adolescent affaibli. Sidérante conclusion que cette somme de solitudes qui peuplent le film, sous les mouvements de va et viens amoureux se cache un constat ancestral : nous sommes tous seuls. Les belles personnes sont les jeunes personnes, non pas pour l'innocence dont elles jouissent, mais pour leur affèterie couronnée d'une gravité, forme tragique corporelle et sentimentale, sujet finalement à ce genre de scénario où les aspects de la jeunesse réelle désenchantée forment un point d'horizon dramatique éclatant. On ne sait pas sur qui se concentrer au commencement, les amours sont multipliés et mis en scène par cette prolifération de gros plans, les portraits se succèdent dès la première scène dans la salle de cours. On trouve le même schéma dans le roman de Lafayette où nous sont présentés toutes ces belles personnes qui peuplent la cour de Versailles. Puis vient ce coup de foudre, cette scène très longue ou la Callas cristallise cet amour naissant. Plus tard, à la lecture d'un texte italien, le cadre se serre brusquement sur les deux visages, Junie et M. Nemours, écartant du champ la classe entière, les raccords regards deviennent les seuls moteurs du champ contrechamp. Les correspondances entre l'histoire narrée et les références (chères à Honoré) ne sont ni plus des moins des transpositions, des rappels aux protagonistes : le poème de Mallarmé, Yaaba projeté à la Cinémathèque, chanson d'Alain Barrière (Elle était si jolie). Les équivalences étendent la portée du récit. Multiplier pour mieux ciseler – le cinéma est collectif et porte en lui une mémoire, celle de tous les arts.

     

    Christophe Honoré met en scène une certaine adolescence contemporaine, l'élégance des jeunes plongés dans une coquetterie démesurée, c'est la préciosité de La Princesse de Clèves dans ce Paris habités par ces visages doux et ces regards intenses. Regard également du cinéaste sur cette jeunesse qu'il prend le temps d'admirer, les bavardages, les caresses, chaque geste est l'objet d'une contemplation cinématographique. Puis ces regards entre Nemours et Junie : un faux champ contre champ lorsque Junie réécrit la lettre, et le morceau de Nick Drake qui démarre, confiant un volume à cette passion qui s'élève, matérialisé par la lettre. Un plan sublime : ladite lettre apparaît en surimpression sur le visage de Léa Seydoux et le bruit ambiant se dissout à mesure que s'éteignent les suspicions de Junie envers Nemours, le calme est de retour ; alors ce sourire et ce regard apaisé autorisent Nemours à entrer dans le champ, fascinante attirance pourtant destinée au néant. Il faut voir aussi ce travelling, dernier plan avec Louis Garrel qui condense toute la prise de conscience du personnage, s'éloignant sur le trottoir de l'appartement où Junie résidait, Nemours est un ange noir aux yeux emplis de tristesse, le cœur écorché, nous sommes bien loin du plan précédemment décrit. Tout se termine dans une fuite maritime, la pureté d'une belle personne qui s'évade et laissa « des exemples de vertus inimitables ».1

     

    1. La Princesse de Clèves, Madame de Lafayatte. Fin du roman

     

              Arnaud Hallet

     


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