• Imprint - Takashi Miike

           

           Il est intéressant de voir Imprint dans sa réalisation d'acceptation des impératifs de productions, à savoir qu'ici, Showtime, la chaîne américaine de diffusion de la série des Masters of Horror, a exigé de Takashi Miike que son métrage soit tourné en anglais, handicap de taille pour le réalisateur qui ne maîtrise pas la langue et, qui plus est, a réalisé son œuvre au Japon, avec une majorité d'acteurs japonais. Le scénario de Daisuke Tengan (déjà collaborateur de Miike sur Audition) à été respecté à la lettre pour la traduction, mais là où Imprint pouvait en pâtir, c'était dans la direction d'acteurs. Pour être anecdotique, il faut savoir que cette expérience avec les studios américains s'est soldée par un échec : En plus des impératifs de productions handicapant, le film fu interdit de diffusion sur Showtime. Si à la censure du métrage, Miike ne pu évidemment pas réagir -artistiquement-, on peut constater que le premier rempart, celui de la direction d'acteurs, à sensiblement orienté l'esthétique du film. En effet, Imprint se déploie, dès ses toutes premières images, dans une mise en scène onirique, ce qui d'ailleurs sert de manière très juste un scénario méandreux, qui va faire recouper les histoires entre elles, les perdre aussi, les histoires de Christopher (Billy Drago), de la jeune fille défigurée, de la fillette aux yeux bleu, et celle de Komomo. Aussi, Imprint va être l'occasion pour Miike de faire un film tout en retrait, celui de la barrière de la langue et celui de la distance froide du rêve-cauchemar.
             
           Car, à l'image de la prostituée défigurée, qui raconte son histoire et par là même celle de Komomo, la prostituée recherchée par le personnage de Billy Drago, Imprint est un film dont l'onirisme ne bascule pas du rêve au cauchemar, du beau au laid, du doux au violent, mais qui fait coexister ces pendants sur un même visage. Le visage de la prostituée est défiguré sur un profil, sa bouche étant prolongée en une cicatrice traversant sa joue (on repense évidemment à Ichi The Killer dont le personnage s'entaillait de manière similaire au cours du film.). La disgrâce qui forme donc un sourire figé, est par naissance alliée à la beauté de l'autre profil. A la fin du film, la révélation d'une sœur maléfique in vivo de ce personnage pourra expliquer (explication parmi d'autres possibles) par ailleurs cette cohabitation des contraires.
             
          Toujours est-il que plus que jamais, Miike signe avec cette production américaine, son film le plus en retenue. Retenue dans le montage, retenue quant à l'action et retenue dans l'horreur. Si tant est qu'on puisse qualifier Imprint de film de torture, il se refuse de toute évidence à être un cinéma viscéral. Dans la scène de torture, Miike semble filmer la scène avec le recul d'un spectateur d'œuvre d'art. On est moins ici dans la mise à mort humaine que dans l'élévation morbide d'un état humain à celui d'œuvre sculpturale quasi-dénaturée, de par ce corps suspendu, attaché et contorsionné, corps punaisé d'armatures des gencives jusqu'aux ongles. La torture est ici l'action d'une création douloureuse qui touche à vif les sens des spectateurs, mais qui peut aussi se voir comme la concrétisation du processus créatif de l'artiste (concrètement justement, Miike s'«amuse» sur ses tournages mais aussi fait ses films vite dans leur réalisation et leur succession.). L'interprétation de toute manière est ici (et c'est aussi pour cela qu'Imprint est une œuvre remarquable, pour l'instant injustement sous-estimée dans la carrière de Miike) l'indice majeur sur lequel repose le film. L'indice du coup n'en est plus un. Le film est sans agrippes, tant dans l'image que dans le propos, il est dans l'évanouissement, générateur de malaise ici en ce qu'il agresse le sens sans être jamais tactile. C'est en cela que le film est difficilement discernable, en cela qu'il agace certain et fascine les autres. Sans aspérités (si ce n'est un malin plaisir du cinéaste à exhiber les tabous américains via le prisme du film d'horreur -on pense notamment à l'avortement-), le film nous perd et nous retrouve, laisse des empreintes (des imprints) que l'on est tenté de suivre au risque de s'y perdre ou de trouver une issue dont on se satisfera faute de se replonger encore et encore dans cette histoire qui sans contours, parviens à garder non pas un contenu mais des éléments de types indiciels.
             
           Restent alors des traces, dans et sur le film, par et pour ce film. Les traces sont celles de l'œuvre de Miike, celles d'Audition (distanciation avec l'horreur), celles de Gozu (méandres lynchéens de la narration mais aussi inspirations cronenberguiennes dans ce corps-armature, la chair et le fer, où encore dans la pénétration des corps pour se vider de leur propre matière organique) celles aussi du pendant plus poétique de Miike, on pense à Dead or Alive 2, avec ses panneaux « où vas-tu ? » qui, dans Imprint, sont ces corps morts, mais signifiant la vie (un embryon humain et une femme enceinte), qui vont là où le courant les emmène. C'est ce même sort que la jeune fille défigurée a connu au départ mais elle survivra au cours de l'eau, fluide symboliquement vital qui pourtant ici est le fluide où l'on jette la mort, le même fluide aussi que boit le père de la jeune fille défigurée. Dès lors même, on avait cohabitation de la vie et de la mort, comme on avait la cohabitation de différents pendants paradoxaux dans la même personne.
     

         L'histoire d'Imprint s'éloigne donc d'apparence avec son postulat de départ (le personnage de Christopher à la recherche d'une prostituée, Komomo, qu'il a jadis aimé) pour suivre via son propre récit, l'histoire de la fille défigurée, de la résolution des conflits qui lui sont inhérents (consanguinité, parricide, prostitution....). Cette digression d'une histoire à l'autre n'en est peut-être pas une. Dans les flash-back de son histoire, on soupçonne une silhouette similaire à celle de Billy Drago ; de même, l'apparence vestimentaire de la jeune femme n'est pas la même que celle des autres prostituées. Cela allié à la proximité dédoublée entre son personnage  et celui de Komomo peut laisser penser à une fusion de ces deux personnages, qui finalement, existent via un récit purement subjectif filmé néanmoins tout en distance. Miike, bien que déçu de cette expérience avec les studios américains, signe là une de ses œuvres les plus singulières. En faisant montre d'un véritable talent et d'une insoumission quant aux impératifs de productions, il réalise une œuvre sur elle-même : une œuvre unique et inédite dans la création de son auteur, et pourtant une œuvre qui n'est pas sans précédents, au contraire, qui en est construite. Imprint (renommé de manière absurde La Maison des Sévices en France) est plus que le simple titre, même évocateur, de ce métrage, il l'incarne. Véritablement, ce film est imprint.

     

    Simon Lefebvre


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  • Commentaires

    1
    Samedi 14 Juillet 2007 à 18:08
    Erratum
    Trois commentaires avaient été postés pour ce texte (ainsi qu'un autre commentaire pour le trailer de Crows). Tous ont été supprimés suite à un bug informatique. Nous nous excusons pour ce désagrément.
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