• Des films qui continuent de nous regarder.

     

            Réfléchir sur le cinéma, je pense que c'est avant tout réfléchir sur l'essentiel, la base et l'enjeu de ce qui fait cinéma, c'est-à-dire les œuvres, les films eux-mêmes, dans leur existence pleine. De par les circonstances de diffusion et de réception, de par le monde dans lequel on vit, fait de vitesse, de profusion, d'émiettement cumulatif et d'un oubli subséquent, on oublie que la part véritable du cinéma, c'est d'abord et en dernière instance, un film, en tant qu'entité indépassable. En fait, dans une acceptation qui penserait le cinéma comme emblème du monde, du présent, du contemporain, il faudrait infléchir cette conviction, et s'aligner sur ce qui semble, de fait, dans l'expérience quotidienne du spectateur de cinéma, du cinéphile, du critique, constituer véritablement le fait cinématographique en tant qu'expérience quotidienne, périodique, annuelle et dans son présent social. Il apparaît alors que le cinéma, ce n'est plus un film, ou même des films, en tant qu'entités limitées, structurées, autonome et se suffisant à eux-mêmes. Force serait de constater que le cinéma- monde, ce n'est plus le film- monde, mais un éclatement d'images, issus de foyer d'existence diverses, se diffusant d'un bloc farouche et brutal, dans une homogénéité pâteuse et mêlée. Et la conscience cinéphile qui en découlerait, ce serait non plus celle se conformant à l'unicité impériale, définitive et rangé d'un panthéon de films bien définis, bien reconnus, et remobilisables par le cinéphile, durant toute sa vie, dans un souvenir impérissable qui conserverait dans la médiation qu'il entreprend de ces films l'intégrité souveraine et inaliénable dont chaque fragment, chaque scène, chaque plan, mériterait la mémoire éternelle  bien davantage que cents autres films vus dans une vie. Ce serait le résultat d'une cuisine fusionnelle et magmatique de corpus d'images- éclats, d'images- éclairs, multiples, dans une hiérarchisation et une provenance incertaine. Ce système d'images existerait dans la conscience sous la forme d'une arborescence inorganisée, ininterrompu et hybride ou les images, à la provenance diverse, acquièrent familiarité, proximité, se côtoyant dans un photo- rama cérébral géant sans légende qui reconstruirait à partir de fragments multiples, un macro-film personnel.
         

          Ce qui fait cinéma, ce n'est plus un film singulier, conservé, de par la prestance et la place de ce film dans une organisation du monde qui le singularise, intègre dans la mémoire. Ce sont des bouts, des images ignorantes de leur provenance originelle, qui flottent dans une surface indécise, déréglant les systèmes dont proviennent initialement ces images. Ces images existent dans un état de transformation dans l'esprit du récepteur par rapport à leur état, à la nature par laquelle elles existaient quand elles étaient part inaliénable et nécessaire morceau d'un film. La configuration de la conscience cinéphile, suivant le mouvement des modalités d'existence du cinéma dans le monde, est faite de ce montage d'images intensives qui par collage, accumulation, superposition, cohabitent dans une pluralité massive et non volontaire. La force de ces images, appelant à leur mémorisation et au prolongement de leur existence, n'est plus le fait de films particuliers, parfois oubliés, mais de leur existence en compagnie du grand monde des images, grande mosaïque qui concilie oubli et rétention mémorielle. Un film en chasse dix autres, mais la coexistence brutale et supplétive de ce corpus de film provoque la remontée d'images issues de films précédents, qui trouvent une considération et une place nouvelle, en compagnie des esseulements d'images ainsi reproduits, issus du dernier film. Ainsi, la composition du panorama intime du cinéphile post-moderne passe par une composition nouvelle ou les images accumulées composent leur propre cinéma, leur propre montage, dans un remodelage nouveau et intrépide. Les films sont là, en retrait, pendant que des blocs d'images se repoussent ou s'attirent comme des aimants. Pendant que des nouvelles constructions (collectives, intimes, mentales, perceptives) s'échafaudent, sur  la base de la superposition, de la fusion partielle et de l'extraction. Images isolés et plurielles formant mosaïque en guise de représentation du monde, et non plus films. C'est sans aucun doute le phénomène qui s'opère aujourd'hui. Lisons à ce sujet la dernière partie du livre de Jacques Aumont,  LE CINEMA, UN ART MODERNE, ou l'auteur esquisse le croquis de cette modalité d'existence nouvelle du cinéma, dans le monde, notamment du point de vue du regard critique.
       

          Pour autant, l'objet film, l'œuvre, doit pouvoir exister de toute sa force dans le regard et la conscience des cinéphiles. Nul doute que si le phénomène d'existences dans le monde du cinéma, celui que nous venons d'évoquer, celui de la dissémination et de l'envol solitaire et fragmentable, procède de l'organisation de la société dans son ensemble et des conditions de production des films, notamment de leur quantité , cela n'est la raison que de façon partielle. Surtout, les films, dans leur nature, ont pris l'habitude, d'exister en rapport, en liaison avec d'autres, et se font échos l'un à l'autre. Le film, aujourd'hui, très souvent, porte en lui la conscience de son appartenance à une chaîne d'existence plurielle, qu'il partage avec nombres d'autres films. Ce liant, cette dépendance secrète et intime, tient au genre, à l'histoire du cinéma, au rapport au cinéma du cinéaste et du spectateur. Par conséquent, le film, dans sa consistance même, dés sa création, et, anticipant sur sa réception par le spectateur, contient cette autonomie relative, et sa force est non plus celle de la suffisance sacrée mais, de façon plus ou moins assumée, celle, apaisée et relative, de l'unité- membrane d'un continuum qui le précède et le dépasse. Le film  n'est plus la preuve d'un rigorisme autonome, d'un tableau qui se sépare du reste, non, il appelle l'ailleurs, s'alimente de lui et même, lui délègue des enjeux et des finalités esthétiques, dans un régime de diligence et de circulation permanent.  
         

         Redoublement dans la conséquence : le film dont le mode d'existence est volontiers celui de « l'être avec la conscience de l'autre », existe, en tant qu'œuvre perçu comme entité autonome et inaliénable, sacrée, dans le retrait, la discrétion, sans qu'il perdre rien de sa force, de la valeur qu'on peut lui accoler. Par lui-même, son potentiel d'image emprunte, d'image magnétisante, d'image qui frappe et persiste durablement, sans souffrir le mélange et la pénétration de la part d'autres images provenant d'autres films, est latent, plus lent, moins direct, moins immédiat que celui des films- œuvres. En fait, si les frontières sont si difficiles à définir et, à vrai dire, nous échappent à nous même, c'est qu'il n'y a pas de dimension conceptuelle, durable et intangible, qui formerait une récurrence et, de ce fait, offrirait une ligne de partage claire entre des films autonomes, des films- œuvres disions nous et des films- chaînon.  Une telle bipartition n'existe pas, en tous cas pas dans une dimension théorique. Elle est laissée aux aléas de la conscience individuelle, de l'expérience de cinéma, à moyen- terme. Elle est relative, voué aux contingences perceptives et impressives.  Qui plus est, le désir d'affermir et de motiver un tel partage n'est pas l'objet de ma démonstration présente. Ces lignes ne valent en rien tentative de thèse.    Simplement, il s'agit de dire qu'à une échelle donnée de temps, variable (un an, plus, moins), et qu'à l'échelle d'un groupe de cinéphile (détermination tout aussi imprécise), dans une logique globale d'appréhension, conséquente à leur vision, des films comme grande chaîne créatrice d'images isolées, s'échappe une poignée de films. Ceux- cis, dans l'esprit, de par leur force persistance, insistante et obsédante, font, plus que d'autres, indéniablement œuvre, au sens où nous décelions qu'une telle perception est devenu minoritaire aujourd'hui. Tel film, dans une individualité exclusive, compulsive et arbitraire, reste et grandit pour son seul compte, dans les sens et dans l'esprit du cinéphile, et cela au beau milieu de la kyrielle d'images (pourtant remarquables, pourtant exemplatives) qui nous frapperont, desquelles on s'appropriera. Telle une ligne parallèle indestructible, pleine d'opiniâtreté résistante et agaçante, dans sa puissance de rayonnement, ce film continuera, sous une même intensité, à accaparer notre esprit et nos sens, notre regard. Ce film, avec toute son emprise vampirique, continuera longtemps de nous regarder, dans une incise jamais démentie.

         S'opère une bipolarité simultanée dans la conscience passionnée du cinéphile ou une vie se dévoue au bénéfice de l'occupation des monstres filmiques, peu nombreux, élus, dont, non seulement l'excellence, mais aussi la grâce incontrôlable et indéfini nous point, dans la durée. Pendant le même temps, une vie dont l'espace est occupé par les autres films, à l'excellence parfois pas moins grande, mais qui n'affectent pas avec autant de vélocité le sentiment de l'éternel. Ce qui fait la césure , entre les deux catégories, c'est le déni de notre inconscient de nous débarrasser, de tirer un trait sur cette petite dizaine de films qui continue, en dépit des exigences de l'actualité, à nous nourrir. Démanteler la prise de l'actualité qui appelle notre conscience à s'appliquer ailleurs, à coté, ou gisent pourtant tant de perles. Ces films nous accompagnent, plus que cela, ils nous tiennent à la peau, tenace, et nous voudrions avoir le lux de nous arrêter (s'arrêter quelques instants, quel bohneur impossible), pour avoir loisir d'en disposer encore et encore, par le partage de la communication, par la rêverie hantée que suscite ces films en nous, par l'écriture aussi, pourquoi pas. Notre contact avec ces films est celui d'une torsion dont la pression est jouissive et douloureuse, plaçant notre esprit dans un état incessant d'instabilité et de bifurcations échevelé. Gangrène salvatrice et omnipotente,  la froideur et la sagesse de la dé- liaison n'est qu'une perspective encore lointaine , qui restera inactualisable jusqu'à nouvel ordre. Alors, que les films, aujourd'hui, ont la sévère tendance, en dépit et du fait de leurs forces singulières, de se chasser mutuellement, de s'émietter, ceux là restent. Le résiduel de ces films est pesant, consistant, d'une matière nébuleuse et délicate, d'une échelle à la fois envahissante et proportionnée juste comme il faut. 
         

          Toutes ces lignes dans le seul but d'introduire, ou plutôt, de réintroduire, selon le prisme de notre perception, un de ces monuments : le dernier film de Quentin Tarantino, Boulevard de la mort, vu et revue au Cinéma Lux de Caen pendant ce mois de juin. Film avec lequel le cinéma s'augmente, puis se suspend, dans une plénitude incoercible. Si nous décidons d'écrire sur le cinéma, aujourd'hui, c'est dans le simple désir de s'aligner sur le suspend amorcé par ces quelques films dont nous parlions plus haut. En disposer à volonté, dans une souffrance euphorique qu'on souhaiterait partageable. Qui sait ?
        Dans le strict cadre de ce site, choisir ce film, pour inaugurer un traitement à moyen- terme, dans une certaine épaisseur, sous un certain angle, l'objet cinématographique, cela se justifie à l'échelle du site, parce que chacun de ses membres, nous-mêmes, avons éprouvé de concert la même félicité eu égard à la vision de ce film, qui, pour la première fois, nous a rassemblé, a insufflé amour et adhésion, effet d'un accord tacite. La vision collective de Boulevard de la mort est survenu de façon transversale à la création de Notre Cinéma, de sorte que nous considérons qu'il constitue le premier point d'accroche , le premier évènement cinématographique qui nous constitue comme zone de passage, espace de témoignage de l'expérience cinématographique. L'anecdote familiale est que ce film, pour chacun d'entre nous, s'est posé en œuvre valant pour ses qualités supérieures. Je citerais (à l'indirect) mes deux amis, parce qu'une énonciation spontanée au détour de la sorti d'une séance vaudra toujours mieux que mon babillage théorie, lourd et hésitant. Julien Huger déclarant dans une émotion humide et sincère, avec sa tenue coutumière, que Boulevard de la mort lui avait donné l'occasion de la plus grande expérience cinématographique, en compagnie de la dernière livraison de David Lynch, INLAND EMPIRE ; tandis que Simon Lefebvre balbutiait, infantilisé d'un coup par le choc esthétique qui nous précédait, dans une simplicité d'expression qui valait économie d'une vérité élémentaire à l'égard de laquelle il est nécessaire d'être exigeant, non excessif, que Boulevard de la mort était un chef d'œuvre. Si je reprends ces deux phrases, ce n'est pas tant par narcissisme communautaire et par inclinaison amoureuse, dans l'hébètement du plaisir d'évoquer ses amis, pas seulement du moins, que par la capacité de ces mots à attester de ce qui se disait à l'instant. Car la comparaison avec le Lynch ainsi que la dénomination de Chef d'œuvre atteste de la réception individuelle de la part de ceux qui ont prononcés ces mots  du film de Tarantino en tant qu'œuvre autonome, inaliénable, souveraine dans son entité unitaire, par opposition aux autres films, aimés eux aussi, chef d'œuvres, pourquoi pas, mais sans le pouvoir ciselant et la force de cimentier de Boulevard de la mort. De fait, chef d'œuvre est tellement une formule galvaudée, démocratisée et, par là même, dévaluée, aujourd'hui, que l'évidence du raccordement que j'appelle ne frappe pas d'emblée. En fait, la nature de la réception, de la rencontre qui a pu avoir lieu ne peut que se disqualifier si on la rapporte au témoignage, même intime, même informel. C'est dans l'invisible, l'anonyme du lien auguré entre un film et des spectateurs que s'évalue l'intensité d'une telle rencontre, et, par effet de ricochet, que se scelle le statut du film, dès lors envisagé comme œuvre.

        Avant de passer outre le dégoulinant de l'euphorie scabreuse, et d'en appeler à passer du temps à propos de Boulevard de la mort, désir gratuit plutôt que programme, journal écrit d'une expérience plutôt que projet d'analyse, je dirais pour ma part que je remercie Tarantino de même que je remercie, pour l'année en cours, Lynch, Eastwood, Rivette, De Oliveira et Jia Zhang ke. Merci d'exister, et de nous faire exister. Hommage à suivre...

     

             Thomas Clolus


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