• CYCLE SHYAMALAN | #4 | La main ouverte sur le monde

                    Continuons ce petit parcours en pointillé autour de l'œuvre de Shyamalan en posant sur le papier une pensée qui vient à nous effleurer l'esprit alors que nous visionnons cette scène de The Village, le quatrième film de Night Shyamalan. La scène : le village est attaqué par les créatures menaçantes qui rôdent à sa périphérie, disent les anciens.  Ivy (Brice Dallas Howard), la jeune aveugle, sur le porche de la porte ne rentre toujours pas à l'intérieur du refuge pour se dissimuler dans la cave. En dépit des appels de plus en plus stressants, de l'intensité d'une peur qui monte, crescendo, de plus en plus insoutenable, accompagnée par une mise en scène qui resserre ses cadres, complice de la politique d'effroi mené par les anciens du village, apparemment meilleur méthode de gouvernement trouvée pour contrôler le village, Ivy continue d'attendre, la main tendue, dans l'obscurité sidérale. Attendre quoi : qu'une autre main la prenne, pression tactile réciproque, de deux courages intensément fusionnels, se conduisant mutuellement au refuge.

       Courte scène, un des plus beaux passages du film, si ce n'est la plus brillante, qu'est-ce qui est à l'œuvre ici, et sur quoi repose ici notre émotion, si grande, qui ne semble tenir qu'à un fil ?

             La scène, en tant qu'action et dans son enjeu, ses risques dramatique, ne repose sur rien, que sur le lux d'un leurre savamment entretenu qui  tient à la fable. Le village, c'est l'histoire d'une communauté qui s'est retranchée derrière un beau milieu d'un espace forestier, après que chacun de ses membres aient éprouvé de façon très concrètes les illusions du système d'organisation social de la société moderne, faillites financières et autres. Les plus âgés, les anciens seuls sont au courant de l'historicité de ce passage d'un monde, d'un mode de vie à l'autre et ils tiennent à préserver le secret de l'existence du monde moderne, auprès des plus jeunes. C'est par l'usage d'une fable, d'une histoire que l'on qualifierait à la fois d'archaïque et de fantastique, que cette société tient debout : on ménage la peur de créatures monstrueuses situés « de l'autre coté ».  Une des questions de ce film, c'est comment rabattre une fiction de la révélation (celle de Shyamalan, du Village) sur une fiction de la dissimulation (celle des anciens, du village), en sachant que ce qui compte n'est pas la mise en cause du mensonge comme construction des consciences, puisque dans l'un et l'autre cas, il s'agit de mensonge.

           Shyamalan nous répond : par le dessin de personnages auquel on confère une sensibilité, une couleur, une intelligence nouvelle, de celle qui les singularise en en faisant des personnages de cinéma. En l'occurrence, de quelle nature sont ces personnages : un homme, Lucius Hunt, au physique et à la voix timide, caractères issus du formatage produits du village, en ce qu'il est descendant de cette lignée, de cette idéologie.  Un homme, mais aussi un personnage de fiction, auquel Shyamalan ajoute aux caractéristiques communautaires d'autres : une abnégation, un potentiel de courage, un entêtement qui lui confère une indépendance d'action propre à lui permettre de se singulariser dans un espace cloisonné, réglé. Il s'agit par exemple de sa capacité, face au mariage arrangé qui lui est proposé par ses parents, à affirmer sèchement, sans courtoisie et avec beaucoup de maladresse : « non, je ne t'aime pas ». Une femme : une actrice, fille de Ron Howard (ca, c'est ce qui est imposé). Ce qui est ajouté par le cinéaste : le fait qu'Ivy soit aveugle, ce qui est un handicap très utile dans un monde ou ne cesse de produire dans les esprits des images effrayantes et d'agiter des perspectives fantomatiques et cauchemardesques dans les lignes d'horizon du Village. Le Village reprend à bon compte la répartition classique entre plan large enténébré effrayant, qui bloque la circulation, l'affect du désir de mouvement, et l'insert, zone de vision tactile, ou se loge une émotion, celle de la préservation de l'intime, du partage à deux. C'est pourquoi, dans un monde ou les débiles sont rois ( le personnage joué par Adrien Brody, qui plus que tout autre, semble tellement amoureusement possédé par la fiction narré par les anciens, qu'il participe à la mission régulatrice de l'ordre social consistant à préserver les autres de l'ignorance de la nature du dehors). Ivy, dans la scène décrite plus haut, met sa main en opposition, entre l'intérieur et l'extérieur, identifiant une saillie dans la ligne de partage factice selon laquelle l'intérieur serait la sécurité et l'extérieur le danger. Nouvelle ligne de partage dans la répartition de la lumière : la main se met entre l'ombre et la lumière, excluant les oppositions archaïques entre les couleurs, et formant ainsi un tableau d'une beauté nouvelle : effrayante mais humaine. C'est l'effroi de la chaleur humaine, dans l'indétermination de l'obscurité qui s'en fait l'arrière plan, nécessaire à la révélation de la perfection du dessin des contours de cette main, pleine de douceur. Cette main qui ose s'interposer dans la vacuité de l'obscurité extérieur, alors que la rumeur du mal ne cesse de gronder, c'est une citation du style pictural hollandais, en pleine esthétique hollywoodienne.  Main pleine de crainte, mais dont la présence malgré les réticences du cœur signent l'espoir que viennent s'adjoindre à cette main une autre, et que tout espoir est permis, ce qui finit par arriver d'ailleurs. Nous savons, après avoir vu le film  que c'est le champ d'action et d'appréhension de la réalité physique, par opposition à la réalité fantasmagorique, des histoires racontés, qui, sans canne, tâtera le territoire forestier pour défricher la voie de l'espace vital à se  réapprivoiser.  Par anticipation, avec ce plan de la main et cette scène à la musicalité bouleversante, Shyamalan nous dit que certes, une main a un champ d'action faible, mais qu'elle peut constituer le foyer de rencontre d'une émotion, d'autres corps liais entre eux, non plus par la peur, mais par l'amour, et d'espaces retrouvés. La main n'est pas destiné au confinement, mais à l'ouverture.

    Thomas Clolus avec la collaboration de Barthelemy Guillemet, Nicolas Victoire et Florent Prévot

                                   Remerciements au département Arts du Spectacle de l'université de Caen Basse-Normandie.

          

           

                    

                

           


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