• CYCLE SHYAMALAN | #3 | La vitalité d'un héroïsme mortifère

                           Deux ans après le succès mondial de Sixième sens, Night Shyamalan sort son nouveau film, Incassable. Cette fois, ni le succès public, ni le succès critique ne viennent accueillir le film. Pourtant, Incassable est un grand film. Tentons un petit voyage entre plusieurs plans, plusieurs scènes, pour tenter de saisir la brillante singularité d'Incassable. Le scénario : David Dunn est l'unique survivant d'une effroyable catastrophe ferroviaire. Elijah Price (Sam Jackson), un homme souffrant d'une maladie rare, qui le fait se briser les os, au moindre contact qui excède une faible intensité, le voit comme son double, et lui expose sa théorie selon laquelle il est, sans le savoir, un super héros.

       

              Après avoir fait glisser le drame psychologique vers le fantastique doux, dans Sixième sens, ou le genre n'était pas, comme à l'accoutumée, la publicité d'avant-film, mais au contraire le coda d'un film qui ne s'avouait qu'in-extremis, Shyamalan fait dans Incassable se métamorphoser un autre genre, aussi codifié et populaire que le film fantastique : le film de super-héros.  Le genre est interrogé de l'intérieur, Shyamalan s'appliquant à le tordre et à en retourner les principes directeurs, dans le sens d'une dialectique complexe. Qu'est-ce qui caractérise le Super-héros dans la révélation de son identité ? Habituellement, la découverte du caractère super par le héros est métaphorique du roman d'apprentissage, du récit d'initiation, du jeune homme qui change de peau, de caractère, qui acquiert de nouvelles ambitions, de nouvelles responsabilités. Sam Raimi ne s'y est pas trompé en inscrivant sa série des Spiderman au cinéma dans le genre très à la mode du teenage-movie. Peter Parker est un adolescent qui apprend à vivre avec un corps en pleine évolution. Le corps évolue de façon sauvage, indomptée, excessive, et l'esprit doit dans un premier temps, rattraper le mouvement rapide et fuyant du corps, pris dans une évolution macrocosmique, en ensuite, l'accompagner, par une mutualisation des forces, des acquis et une domestication de l'un par l'autre. Dans Incassable, que se passe t'il ? Le rôle du super-héros est dévolu à David Dunn, le personnage de la fiction, et en seconde instance, à Bruce Willis, acteur de héros de films d'action dans le cinéma américain, parmi les plus visibles et les plus remarquables de la fin des années 80 au début des années 2000. Or, à contrario des corps héritant habituellement du rôle de super-héros, en pleine expansion, dans une fringante jeunesse, David Dunn comme Bruce Willis expriment davantage le corps fatigué, dans le processus de vieillissement, sur une phase descendante.  Ancien sportif, ses exploits physiques sont derrière lui. Etre au ralenti, il n'accède à la vitesse que par l'entremise du train, position qui le destine dans une tentative vaine de liaison entre un avant et un après. Seulement, le passage de relais par la vitesse est voué à l'échec. La preuve que le rapport de David Dunn à l'endurance, à la force et à la vitesse est faible, sa présence fait dérailler le train. Accident mortel pour l'intégralité des voyageurs, lui excepté. Comme son prédécesseur dans Sixième sens, il n'a même pas la force de mourir. C'est par le délire de la fiction (celle de Shyamalan) que l'évènement intime terminal (mourir), devient susceptible de célébration, de mise à visibilité, de popularité. Mais d'une popularité défaite, ou l'interaction avec le monde extérieur, si elle se met en marche, s'effectue sous le mode de l'asphyxie, de l'extinction. C'est le sens de ces admirables plans-séquences à la sortie de l'hôpital, ou David Dunn, de par le miracle dont il est le foyer involontaire, ne parvient plus à concentrer la focalisation de la caméra, qui ne cesse de dévier, de se détourner de lui, pour montrer la stupéfaction altérée et froide des familles des victimes qui jettent à son égard un regard trouble, lui renvoyant l'absurdité de  sa survivance. Si nous sommes en face d'un super-héros, c'est dans un monde ou faire exploit, survivre là ou personne ne survit est une aberration inacceptable qui plonge tout le monde dans le désarroi, la stupeur languissante.

           David Dunn semble, par son obstination à ne pas mourir, dans un être là, d'une faiblesse mélancolique, et par cet état de super-somnambule,  promu au rang de personnage principal de la fiction shyamalanesque. C'est un super-héros inconscient de ses pouvoirs, dont l'exploit est purement égotiste et inutile quant à l'intérêt général : la survivance de soi, alors que tout le monde autour meurt. Aussi, dans la scène de l'hopîtal, cet exploit n'est pas vu comme tel : il fait presque figure de scandale cauchemardesque. La condition de David Dunn, ce n'est pas le dépassement des possibilités permises par une réalité limitée, au profit de la transfiguration du réel par la mise en jeu de son être comme imposant des règles de vie supérieur. C'est au contraire l'approfondissement du désarroi public par sa présence indue. Présence non salvatrice mais creuset d'émotions négatives. L'impertinence de cette caméra qui se refuse à filmer David Dunn pour magnifier une gloire individuelle, est l'équivalent d'une honte matinée d' incompréhension de la part de David Dunn à être là, au milieu de ces gens qui, en tant que familles des victimes, sont la trace douloureuse des Morts. David Dunn, si il est encore là, dans une présence corporelle normée, c'est peut-être parce qu'il n'est lui aussi que la trace de ce que devrait être, normalement, un super-héros. C'est le super-héros déchargé de ses fonctions d'action positive sur        son monde. On peut manifestement y voir là un discours de la part de Night Shyamalan pour nous dire qu'être super-héros, c'est une bizarrerie de la nature. Or, cette bizarrerie de la nature (le fait de vivre là ou les autres meurent, le faire d'avoir une kyrielle de pouvoirs là ou d'aucuns en ont si peu) est habituellement regardé par la vignette de bande dessiné et aujourd'hui avec la pellicule de cinéma comme foyer désirable, d'un spectaculaire exceptionnel et héroïsant. Il s'agissait jusqu'àlors de magnifier une inégalité fondamentale entre les êtres , de participer par la médiation des arts de masse à une idéologie de l'élection, de la vénération de l'être-suprême. Shyamalan, lui, propose un autre regard : le super-héros, bizarrerie crée par les humains, non bizarrerie de la nature (il n'existe pas de super-héros, à proprement parlé, dans le réel), comme indigence honteuse et laide, enlaidie encore davantage par les lumières d'un Hôpital. Au regard d'une masse national hagarde, dans l'identification complice de son héros, tel que l'aime nous le représenter les vignettes pop, Shyamalan y substitue le regard hébété et profondément triste d'un fragment du peuple que peine la présence d'un corps en trop.

       

              Il n'est évidemment pas indifférent que Shyamalan ait choisi Bruce Willis pour incarner ses protagonistes du Sixième Sens et d' Incassable. Bruce Willis lui-même comme trace d'une certaine vaillance du corps, du héros de film d' action sur la fin. Dans les deux films, on a un personnage d'après la mort. Comme si la force du corps de l'acteur, en tant qu'artifice de la représentation populaire, avait tellement répété, imprimé sur la pellicule pendant plus d'une décennie son image d'homme d'action, de résistance impérissable, de vaillance acharnée, qu'il ne pourrait qu'incarner des personnages dans un devenir-disparition. Corps qui perdure, au-delà de la logique fictionnelle. Jusqu'à mêler les contraires : homme ordinaire, vieillissant , accidenté et super-hros (Incassable), dont le titre souligne magnifiquement ce dont nous parlions un peu plus tôt à propos de Sixième sens : l'entêtante solidité du corps humain traité communément avec les autres objets.

    Thomas Clolus avec la collaboration de Barthelemy Guillemet, NicolasVictoire et Florent Prevot

                      Remerciements au département Arts du Spectacle de l'université de Caen Basse-Normandie                                                       

     

     

     

     


  • Commentaires

    Aucun commentaire pour le moment

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :