• Berlin Alexanderplatz - Rainer Werner Fassbinder

    L'humanité en ruine

     

         A travers ce monument, Fassbinder nous offre à la fois une métaphore et une métonymie de l'humanité.
    Les personnages et tout particulièrement Biberkopf sont en fait des figures métaphoriques et métonymiques de l'Allemagne et de l'humain, voire de l'Humanité toute entière.
    Ne connaissant que très vaguement Fassbinder, nom pourtant légendaire et dont la filmographie pléthorique est un « passage obligé » pour l'apprenti amateur de cinéma, j'ai ressenti d'autant plus fortement le choc que cette œuvre/roman est ultime tout autant pour des raisons temporelles (la mort de Fassbinder ayant mis un terme à sa carrière) que pour des raisons artistiques : c'est une somme et un sommet.
    Ce à quoi nous assistons est l'ultime réflexion d'un éternel chercheur et questionneur de l'histoire de son propre pays... et de l'humanité elle-même.
    En effet, Fassbinder questionne bien évidemment dans ce film l'histoire de l'Allemagne, de la République de Weimar aux premiers temps de l'Allemagne nazie, mais il questionne également l'humanité en s'essayant à l'analyse de ses fondements et de ses mécanismes. Ainsi cette étude entomologique de l'Allemagne de Weimar peut valoir pour une étude de l'Humanité.
    Contrairement à plus d'un(e) je n'ai ressenti aucune sympathie pour les personnages, sûrement pas pour Biberkopf, pauvre type emblématique du paumé grâce auquel la pire barbarie peut s'élever en régime politique.
    Difficile donc de s'identifier ou de compatir à son tragique destin, pas plus au sien d'ailleurs qu'à celui de ceux et de celles qu'il côtoie. Nulle sympathie mais pas plus de jugement pour autant. Se permettre de juger consisterait à trahir Fassbinder, car l'une des forces de ce chef-d'œuvre et la distance qu'il me semble maintenir, en dépit d'évidentes identifications entre des éléments autobiographiques et d'autres filmiques.
    Le champ visuel tout comme le champ cinématographique n'est quasiment jamais « direct », des obstacles, humains ou matériels, s'interposent entre le spectateur et la scène cinématographique, de la même manière que les obstacles s'interposent entre Biberkopf et « le Bien ». Les mouvements circulaires de caméra (la scène du ring en fin de film faisant écho à la scène en partie primitive (au sens psychanalytique du terme, même si je répugne à trop facilement emprunter des termes à la psychanalyse dont je ne suis évidemment pas un expert) traduisent le vertige qui prend Biberkopf, ou l'humain « de base » face à la difficulté du Bien, du choix, de l'humanité donc. Ecce homo.
    Si Biberkopf échoue à devenir honnête c'est tout autant en raison de sa propre « nature » (de sa propre humanité donc)
    La violence perpétuellement latente de Biberkopf est en fait celle qui sommeille en chacun de nous, prête à jaillir à la moindre occasion, enfin, en certaines circonstances et en certaines époques, sans doute.
    Si aucun des personnages ne m'a semblé attachant, ce à quoi je me suis  par contre attaché c'est à l'humanité, avec toutes ses faiblesses et toutes ses incertitudes, qui est en lui.
    Biberkopf est l'enfant en croissance, il doit faire des choix et lui seul doit les assumer, son environnement socio-historique ne peut en rien l'y aider, c'est même plutôt l'inverse.
    Les différents épisodes nous montrent les errances auquel, en définitive, chacun d'entre-nous est livré, errances au cours desquelles nous (donc Biberkopf) empruntons diverses voies, parfois sans issue.
    Ce caractère enfantin est d'ailleurs palpable dans les relations entre Franz et les femmes, entre Franz en le monde puisqu'il finit par ne plus le percevoir en dehors de sa propre individualité, il ne le perçoit plus qu'à travers le prisme de son délire, maisranz pouvait-on survivre dans un tel monde sans adopter, résolument, un délire salvateur ?
    Les partis pris de tournage adoptés par Fassbinder, malgré ou à cause de sa frénésie, entrent totalement en résonance avec mes impressions : caractère onirique appuyé, errance sans issue (il part de la prison pour finir à l'asile psychiatrique).
    En un sens, Franz n'est-il pas plus prisonnier de ses propres démons qu'il ne l'est des circonstances ?

    Quelles que soient les interrogations que le film laisse, pour moi, en suspens, je ne me lasse pas de le clamer comme un fort bel ouvrage, inégal et non exempt de certaines longueurs, mais quel exploit !

             André-Pierre Lacotte


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