• Barrage - Raphaël Jacoulot

     

    Barrage, premier film de Raphaël Jacoulot n'a pas l'hésitation, l'aura balbutiante du commencement, du premier pas cinématographique. Le film se distingue par une tenue impressionnante dans son mélange des matières, à tous niveaux. Premier film, donc, commençons par le commencement.

    Barrage débute comme un film d'horreur. Le thème musical grave, lancinant trouve toute sa résonance inquiétante dans ce plan sur les arbres défilant tandis que la voiture de Sabine roule en direction de sa future demeure: une maison, isolée au bout d'un barrage. Ce trajet d'un milieu peuplé (hôpital et école) à cette maison dépeuplée, matérialisé par ces arbres aux branches nues couverts par le léger voile de la musique tiède d'Olivier Pianko, fait presque office de cliché de genre horrifique. Par la suite, Sabine, dans cette maison vide et immaculée d'une lumière blanchâtre, croise un enfant, seul et terrifiant, car cet enfant est sans attache, apparaît dans l'espace vide et pour l'espace d'un instant puis disparaît sans laisser de trace. Apparition dénaturée et surnaturelle qui évoque une fois de plus une imagerie d'épouvante rodée. Tous ces éléments (la mère et le fils -que nous n'avons pas évoqué- ou l'absence présente du Père ; l'isolement ; la maison inhabitée depuis des années ; l'enfant-à-personne ; le trajet spacio-musical...) contribuent à installer -pour le moment- une atmosphère de pur film d'horreur, et pour cause, en occurrence à La dernière maison sur la gauche de Wes Craven, il s'en faut peu pour que l'on songe au fait que le film de Jacoulot aurait pu s'appeller La maison au bout du barrage.

    Cette matière, ce genre cinématographique, cohabite avec un autre: le drame. Encore une fois, dès lors que l'on entre dans cette maison, on ne semble plus s'en sortir: nous sommes bel et bien dans un film d'horreur. Car cet autre, avec qui cohabiter, est aussi acteur de l'horreur de Barrage. D'ailleurs, qui cohabite chez l'autre? Est-ce l'horreur qui s'invite chez le drame familial ou est-ce le drame familial qui s'immisce insidieusement dans l'horreur? Est-ce que, tout simplement, les deux glissent l'un vers l'autre, comme deux fluides? Et alors, quelle forme donnent-ils en se rejoignant?


    L'eau poisseuse, obstruée du canal de la maison est due à un bouchon de saleté que l'homme qui surveille le barrage va se charger de dégager dès l'emménagement de Sabine et son fils pour que tout puisse couler, à l'image de la vie familiale que Sabine veut mener. Il faut que ça aille. Une mère et son fils, c'est une vie de famille amputée. Aussi, et c'est là que va se jouer le drame du film, si tout coule et si tout va, c'est le risque pour Sabine d'ouvrir les portes de sa maison, qui sont comme autant de vannes pouvant laisser s'échapper les éléments du nouveau bocal et cocon familial. Thomas, le fils de Sabine, est un adolescent qui touche précipitamment l'âge adulte. Pourquoi précipitamment? Il faut considérer notre point de vue de spectateur et celui de Sabine. A l'échelle du film, nous voyons Thomas comme un corps qui tend à l'élévation, au mouvement, à l'émancipation. Timbre masculin, travail manuel et petite-amie à qui (il est préservé alors de cette information) il a faillit donner un enfant. C'est donc résolument un passage vers l'âge adulte que Thomas effectue, si toutefois ce passage n'est pas derrière lui. Quand bien même, cela nous renvoie encore à la cohabitation, celle de l'adolescence et de l'âge adulte dans le seul corps de Thomas physiquement hésitant entre l'enfant et l'homme. Du point de vue de Sabine, c'est la même chose à ceci près qu'elle prend conscience de ce changement après nous. Elle est la mère et il est la seule personne dans sa maison. Alors, dans la peur d'être esseulée, le personnage de Sabine envisage intérieurement d'une manière qu'on imagine violente et d'une brutalité inouïe, sa future cohabitation: avec un homme ou avec un enfant? La première voie est celle empruntée par Thomas lorsqu'il part le plus souvent possible hors de la maison pour vivre sa vie. C'est le cour fluide et naturel de la vie. La deuxième voie, elle, est une impasse. Elle consiste, non pas à ralentir, mais à stopper net le flux, à faire barrage. Le mélange des matières ne peut pas s'effectuer. Spatialement, cela ce voit. Il y a l'eau qui est l'élément de l'espace-maison, et il y a la pierre qui est celui de l'endroit où Thomas travaille. Un espace inondé d'une part, et un espace poussiéreux d'autre part.


    D'abord en prétextant puis en se persuadant que Thomas est malade, Sabine va l'aliter, opposer aux mouvements et à l'élévation de son fils, le repos et l'allongement. L'immobilité contre la mobilité. La préservation contre la fuite tandis qu'au fil des minutes du films, cette préservation devient une conservation. La maison est alors un espace qui mute du foyer familial mouvant et vivant vers la boîte de conserve, plus que ça, le bocal de formol. La liquidité déjà envahissante du lieux trouve davantage moyen d'envahir les plans et les corps. La rivière déborde et coupe cette fois concrètement les voies, les routes de sorties et d'entrées, la moiteur envahit chaque pièce de la maison. Sabine et Thomas n'ont plus besoin d'être dans leur baignoire pour être plongé dans l'eau. La mutation de la matière liquide s'opère alors. Comme le réservoir obstrué du début du film, l'espace clos et immergé de la maison va faire baigner les corps dans des eaux psychologiques et corporelles stagnantes. Le mensonge de Sabine va se transformer en état psychosomatique, la convalescence de Thomas en agonie muette. Espace isolé, tout y est radicalement banni, les figures masculine -ou la figure du Père- en premier. Les hommes du film sont un à un écarté par Sabine. Ils ne peuvent pas ou plus approcher Thomas. Le père de Sabine reste dans sa carrière, le médecin reste dans son hôpital et jamais le surveillant du barrage ne pénétrera dans la maison malgré l'aide qu'il porte à la jeune femme. Tout ce mouvement du dehors vers le dedans voit le statut de Sabine changer, mais, contrairement à Thomas, ne laisse pas de place à la coexistence des vies. Dans un premier temps toutefois, elle est une confidente et une grande soeur (insouciance de l'émancipation prochaine et imminente de Thomas puis, prise en considération de Lydie, sa petite-amie, et jalousie qui va avec). Dans un second temps, c'est la mère envahissante qui comme un raz-de-marrée, va écraser sa vague maternelle sur son enfant, jusqu'à le noyer définitivement. Là où chez Thomas, il y a coexistence des corps, chez Sabine, c'est un bouillon existentiel qui semble l'engloutir dans et sur elle-même. Devenue mère à l'âge de 15 ans, les confusions de corps et d'esprit avec Thomas génèrent des rapports de proximité et de recul qui ne parviennent pas à se distinguer l'un de l'autre. Quelle attitude mentale adopter lorsque le corps maternel ne coïncide pas avec sa figure? L'annulation. Le retour annihilant sur soi-même. Repli absolu qui, comme ce plan de l'eau de la baignoire se vidant par le syphon, ne permet plus qu'un seul mouvement, aspirant, vers la Mère. Baigné dans le liquide désormais épais et formolé qui inonde la maison, le corps de Thomas renvoie l'image inévitable et effroyable, l'image d'horreur du foetus dans le bocal. C'est à cette atrocité d'anti-devenir que Thomas est condamné. D'abord mouvant, puis infantilisé (il rejoint Sabine dans son lit), il devient alors intouchable (rejet ultime et inverse de la figure masculine lorsque, quasi-inerte, il interdit Sabine de l'approcher). On est passé de l'adolescent/adulte à l'enfant, jusqu'à l'état foetal (intouchable, là, mais hors de portée). Noyé jusqu'à l'asphyxie, Thomas se liquéfie jusqu'à la perte de conscience. Corps lourd et mou, Sabine le sert contre elle. L'image dans le plan. La fusion de la mère avec son fils n'est pas. C'est un retour sur leur histoire qui foudroie le plan. La maternité prématurée et l'enfance avortée.


    Le mouvement voulu par Sabine est allé au-delà des limites. Il a dépassé l'espace pour pénétrer les corps. Les eaux débordantes de la rivière regagnent leur lit, Sabine peut à nouveau ouvrir les vannes pour qu'elles redeviennent de simples portes. Le bocal de formol peut redevenir une maison. Les liquides s'écoulent, le corps noyé de Thomas avec. La maison est finalement vide, comme cela était prévisible et inévitable. On ne retient pas les flux indéfiniment. Quand les eaux débordent, le barrage ne peut pas les retenir, mais les relâche. L'inondation a parer à cette norme. Dérèglement mécanique allant de pair avec le dérèglement génétique à tous niveaux (la tragédie familiale consanguine de l'horreur absolue ; la psychose corporelle et physique ; la mutation étatique ). Au bout du barrage, tout est dévasté. Il ne reste plus rien. Il n'y a toujours pas de père, il n'y a plus de fils, il n'y aura plus jamais de mère. Il y a cette petite fille aux rêves adolescents, qui partage paisiblement avec son enfant, au bord de l'eau. Dans ce songe, la vie idyllique de Sabine avec Thomas s'épanouie. C'est seulement là qu'elle y trouve son mouvement et son temps idéal, jusqu'alors impossible: le temps suspendu dont s'emparaient sans cesse les flux.

    Simon Lefebvre 

    Barrage, 2006
    Réalisateur: Raphaël Jacoulot
    Scénariste: Raphaël Jacoulot ; Lise Macheboeuf
    Interprètes: Nade Dieu ; Hadrien Bouvier ; Anaïs Demoustier ;

     




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