• Avant Que J'oublie - Jacques Nolot

     

        Le dernier film de Jacques Nolot est un film sur une faiblesse qui se vit. Assumer la faiblesse dans la pénombre ou la clarté, chez soi ou sur le trottoir, dans un café, autour d'un verre,  sous la bienveillance d'une parole complice, rassurante en ce qu'elle vous connaît ou a connu des choses similaires à vous. Ce film ramasse et retraduit, à l'échelle de sa circonstance particulière, avec ses personnages particuliers, une des grandes forces du cinéma : l'art de filmer le récit du passé, douloureux, ou plutôt aventureux, dans un présent simple, qui semble se donner dans son univocité, comme une offrande délicate. Cela équivaut dans le film à ce qui constitue son centre : les nombreuses scènes de conversation à deux, autour d'une petite table de bar, autour d'un verre, la rumeur environnante de la ville enrobant le tout. Ces séquences intimes faisant récit de l'intimité homosexuel des personnages donne le ton si particulier au très beau film de Jacques Nolot. Filmé de façon très frontale, ces scènes proposent le calme retour sur un passé qui est compliqué en ce qu'il se poursuit dans le présent. Les relations d'autrefois refont surface, de par la référence multiple à ceux qu'on a aimé, amoureux et autres gigolos qui constituent une constellation improbable de figures qui sont donnés nominalement et en série au spectateur sans qu'on n'exige à  celui-ci d'imaginer des identités, de classer des types, ou de recomposer des histoires. Cette épaisseur mythologique, au fond, ne concerne que Jacques Nolot et son personnage. Accroire sa suave parole suffit. Le spectateur n'a pas à pénétrer quoique ce soit. Il reste à la lisière, au bord de la table, à écouter, attentif aux échos des aspérités d'un passé qui remonte, en miettes, dans une trace invisible qui nous est chère. Pourquoi, alors qu'il s'agit de sexe, et de sexe entre hommes, dont l'âge et la maladie archivent le grand nombre, sans esprit de répertoire, mais comme allusion apporté par le quotidien, pourquoi le personnage interprété par Jacques Nolot ne nous inspire pas sensualité ou dégoût, sentiment corporel et érotique, pour faire simple, mais bien plutôt une idée d'une élégance aristocratique et ? Le cinéaste-acteur a en effet l'air d'un vieux sage, quoiqu'il advienne. Difficile de répondre à cette question, à vrai dire. A la vision et à la remmemoration du film, on peut juste en faire le constat mystificateur. Le personnage affirme que Roland Barthes le traitait de « roulure » quand il était jeune. La proximité avec le grand sémiologue, le recouvrement de l'assomption apaisante du récit de ses frasques élimine au spectateur toute possibilité de jugement négatif, tout sentiment d'érotisme. Aussi, sagesse puisque cette confession fait figure dans le même temps de pédagogie, dispensée à un jeune premier, dans la généreuse proximité de la table. Cette transmission qui se veut héritage et conseil pour l'avenir du jeune homme et de ses déambulations prochaines fait ressembler Jacques Nolot à  un Socrate de l'amour, versant homo. En fait, à y regarder de plus près, la pureté visible et l'élégance du cinéaste saupoudrent toutes les éléments de la narration, éliminant tout malaise ou tout motif scabreux. Exemples choisis, au pas de course : Le film commence dans la pénombre, par montrer le vieil homme se débattre contre lui- même dans son lit, avant d'aller vomir au lavabo. La légèreté discrète des mouvements du corps de celui-ci, le travail de la lumière, qui dessine les contours de la peau de Nolot avec douceur et charme, annihile la perception de la maladie comme mort en devenir. C'est le sentiment d'une poésie nocturne et mystique qui prédomine. En remuant seul dans son lit, le corps de Nolot semble se souvenir de toutes les expériences sexuelles vécues par le passé. Nous en assistons à un prolongement élégant et sensible. C'est la sagesse d'une existence érotique qui existe par elle- même. Un peu plus loin, la seule scène de sexe du film montre Jacques Nolot en action avec un jeune homme. Celui- ci le soumet, avec la complicité du personnage principal, par le corps et par la parole. Et bien que l'auteur- acteur confessera plus tard que ses partenaires, plus jeunes que lui, ont pour effet sur lui de l'infantiliser, il n'y a rien de tel ici. Malgré le sadomasochisme verbal, ou le dominant est le plus jeune, la relation, dans son déroulement, exprime la maturité, la justesse. Nolot filme frontalement, dans une monstration digne. Le plus beau viendra encore après, lorsque les motifs de faiblesse de Nolot se signalisent comme retenue et élégance. Nolot gare sa voiture, il en descend, s'arrête, hésite, remonte à l'intérieur et repart. Il a « fait sous lui ». C'est sa seule réponse face au policier qui lui rappelle qu'il n'a pas le droit de téléphoner au volant de sa voiture. Cet aveu scatologique en forme d'excuse et de don informatif et citoyen suffit à faire partir le policier. Nolot, est, quoiqu'il advienne, propre, élégant et respectable. Cette efficience dans la négociation avec la loi en est l'un des exemples les plus probants.

       Nolot rencontre un ami qu'il n'a pas vu depuis 40 ans. Aucune effusion ou déséquilibre affectif propre à caractériser une telle retrouvaille. Le temps semble ne rien faire à l'affaire. L'ami lui dit, en toute bonne foi, qu'il n'a pas changé. Le temps et la maladie n'y font rien. C'est peut- être le cinéma qui préserve. Nolot, chez lui, piétine, s'allonge le long de son fauteuil cramoisi, pendant que reste en suspend et en cours d'écriture les pages de son récit, de sa mémoire. L'attente de la mort est un repos élégant et confortable que n'altère  difficilement les signes de lassitude ou de malaise. Nolot n'est plus un monstre physique. Mais il est le dieu sacré de la parole. C'est la sienne qui rythme les multiples relations duales qui parsèment le film. Outre les scènes de bistrôt, une occurrence qui ponctue docilement le film dans son rythme placide et charmeur est celle de la visite au psychanalyste. Comme chez lui, Nolot est allongé sur le divan, et il se fait récit de lui- même. L'activité principale est celle de Nolot, qui disserte. Mais le temps est réglé par le psychanalyste qui, par deux fois, invariablement, clôture la relation, referme le rideau. Comme certaines relations sexuelles donc, ce rapport entre le psy et Nolot est un rapport réglé et marchand. Nolot paie le psy  de cet apport mutuel et réciproque. Ce n'est donc pas tant à une séance médicale et clinique à laquelle on assiste. Plutôt au continuum sous une modalité autre, du rapport entre une paire d'homme, sur laquelle se base toute l'histoire du cinéaste. Qui plus est, c'est l'occasion, outre le papier, outre la conversation, de transformer l'histoire intime en récit de la parole, activité pleine qui n'attend pas la mort pour s'exercer, s'accomplir et se poursuivre.  Durant le film, on évoque la perte problématique d'un testament. Celui de Nolot est constitué d'un support pluriel à la richesse inépuisable : ces moments de parole, qui approfondissent et creusent à mesure variable l'espace temporel. Nolot a encore beaucoup d'images de lui à montrer. Pour preuve ce dernier plan magnifique, ou, Nolot, travesti, reste pareil à lui- même, digne, et dans le confort de la promesse d'une relation duale qui se poursuivra jusqu'au bout.  La lecture angoissée et affolante de la liste des effets secondaires, provoqués par les médicaments du VIH, donne la hantise d'une palette de déformations et de défigurations virtuelles. L'homme, face à ces danger, synthétise deux images qu'on pourrait croire antinomiques : celle auquel donne lieu l'exubérance du travestissement avec la sérénité du visage d'un vieux sage. L'homosexualité n'est donc pas nécessairement répétition et similitude mais miroitement spectral et multiple.Et la maladie n'est peut-être elle-même qu'un travestissement de plus.

     

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            Thomas Clolus


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