• Analyse de séquence - suite dossier

    Pialat, Mangin et Noria

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    La séquence que nous allons étudier, se situe à la fin du film. Pour être plus précis il s'agit de la dernière séquence du film. Mangin vient de rendre l'argent et la drogue que Noria avait volé aux gangsters. Après le rendez-vous, il croise un homme qu'il avait incarcérait et lui raconte ce qu'il est devenu depuis. Après cette brève escapade il rejoint Noria qui l'attendait dans la voiture.

    Cette scène est très intéressante car elle résume très bien ce que nous avons développé ci-dessus. Quand Mangin rejoint Noria dans la voiture, Pialat utilise un travelling avant pour être au plus près des personnages. Nous pouvons remarquer qu'en usant ainsi de ce mouvement de caméra nous avons l'impression qu'il pénètre totalement à l'intérieur d'un autre cadre que celui du cadre cinématographique. Ici le second cadre est crée par l'embrasure de la fenêtre de la voiture. A l'intérieur de ce nouveau cadre nous ne sommes plus à proprement parlé à l'intérieur de la diégèse, nous sommes comme dans une couche temporelle parallèle, comme une sorte de pause, dans laquelle les personnages existent tout de même non plus en tant que tel mais bel est bien en tant que corps. Pour justifier cela nous pouvons nous en tenir à la réplique de Mangin qui dit à Noria : « On est fatigué on ferait mieux d'aller se coucher ». Comme si pour lui cette situation était inimaginable et donc ne pouvait avoir lieu.

    Cette scène se déroule en un seul plan, nous pouvons donc noté que Pialat préfère s'en tenir à la sobriété plutôt que de pratiquer des champs contre-champs excessifs. Ce choix est tout à fait normal puisque les personnages ne sont pas la diégèse mais dans un autre univers, univers qui ne laisse pas la place au montage. Cette scène est également l'occasion ici de voir la séparation de deux mondes. Comme nous l'avons souligné à maintes reprises, Mangin et Noria appartiennent à deux mondes bien distincts. Nous assistons donc ici à leur séparation. On ressent bien que cette situation est inattendue pour Mangin mais pas pour Noria. Elle a le sens des choses, elle a une vision claire alors que Mangin, lui, s'obstine à ne pas croire ce qu'il est en train de vivre. Il n'y a que dans cette espace que la séparation pouvait s'opérer. En effet, la séparation ne pouvait avoir lieu dans un monde ou dans l'autre. Il était nécessaire que celle-ci est lieu dans un monde neutre, un monde ou personne n'a accès, sauf le spectateur. Il arrive, tout comme le cinéaste, à faire pénétrer deux personnages dans un monde qui n'existait pas auparavant et à les faire exister malgré qu'il soit en territoire vierge.

    Pialat a également opté pour le plan séquence plutôt que pour le champ contre-champ, car ce dernier sous-entendrait qu'il y est face à face et donc conflit. Un champ contre-champ est également signe de relation entre les êtres. Il nous parait clair qu'ici ce procédé viendrait totalement contredire la diégèse. Durant la scène les deux protagonistes ne se regardent quasiment pas. Ils préfèrent observer l'extérieur plutôt que de se faire face. Ce n'est pas réellement l'extérieur qu'il regarde mais bel et bien la diégèse qu'ils ont quitté il y a peu. On remarque toujours ici cette volonté d'atteindre des espaces, des éléments qui ne sont pas dans l'espace même, comme si le monde qui s'offrait à leurs yeux était bien meilleur et plus propice au développement de leur corps.

    Ce n'est pas tant par le montage que la séparation est la plus marquante mais bien par ce choix de mise en scène et donc par le fait que les deux meneurs de groupe ne se regardent pas dans le blanc des yeux. Il l'aime, elle l'aime mais ils ne peuvent finir ensemble car ils sont incompatibles. Leur histoire était inattendue tout comme le fait qu'ils se retrouvent à l'intérieur d'un autre espace. Mangin la met en garde sur ce que sera sa vie si elle re pénétrait dans ce monde, un monde cruel ou vices, drogues et argent sont les actants principaux. Avec l'association au monde de Mangin, elle aurait pu vivre une vie normale loin de tous ces gangsters et de tous ces vices. Mais c'est la dure réalité qui la rappelle. Cependant elle va pouvoir mieux appréhender cette nouvelle réalité qui s'ouvre à elle. En effet, elle lui fait l'aveu que Mangin lui a appris à ne plus mentir. Depuis le début du film, Noria se voile la réalité dans laquelle elle vit à cause de ses mensonges. Mentir lui empêche d'ouvrir complètement les yeux dans le monde ou elle est. Son corps est dans le mensonge mais son esprit est dans un ailleurs qui ne nous est pas présenté. A ce moment du film Noria a deux possibilités : soit elle reste avec Mangin et son corps ne rejoindra jamais son esprit ou bien elle le quitte pour aller rejoindre un monde ou corps et esprit ne feront plus qu'un.

    Après leur discussion, Mangin quitte ce monde et donc sort de ce cadre imaginaire et retourne dans le monde qu'il avait quitté. Cependant, Pialat reste sur Noria fixant le vide comme si son corps était devenu sans vie et que son âme c'était elle aussi évaporée et c'était déjà échappée de ce monde. Après être resté sur Noria, Pialat filme deux plans de Mangin, très rapides, en train d'errer dans les rues. Le monde de Mangin devient par conséquent vide et ou la vie n'est pas présente, cette ambiance vient en contradiction avec les passages dans la boîte de nuit ou bien lors de la visite à Lydie ou lumière et bruit dominaient la rue. Ici la seule musique qui est présente est extra-diégétique. L'ambiance elle-même a quitté la diégèse et a laissé place au vide. On a besoin d'utiliser l'artifice pour donner vie à ce monde vide, car une musique extra-diégétique est issue d'un montage post-synchronisation, elle n'est pas prise sur le vif. C'est donc l'artifice qui va dominer à présent le monde de Mangin, c'est ce même artifice qui dominait le monde de Noria via ses mensonges. Ces derniers rendaient son espace faux et artificiel. Les vieux démons de Noria ont donc désormais déteints sur Mangin. Sa vie se résumera ainsi à vivre que dans l'artificiel et sa vie ne sera qu'errance.

    Le plan où nous voyons Noria après que Mangin soit sorti de la voiture fait écho à la dernière scène du film. En effet, lors de la dernière scène du film, Pialat filme Mangin exactement dans la même posture. Il regarde hors-champ, il est assis sur son lit ou règne une lumière bleue très froide, quasi clinique. Ici également le découpage aurait été inutile et aurait dénaturé la scène. Comme nous l'avons rappelé, il fixe un ailleurs et ne regarde jamais dans l'espace ou il se trouve mais fixe le hors-champ. Ce qu'il fixe c'est Noria qui est dans la voiture. Ce qui est très marquant c'est que Pialat finit le film sur un arrêt sur image de Mangin en train de regarder vers cet ailleurs comme si la vie de Mangin s'arrêtait nette et qu'il avait cessé d'existé, son esprit ayant déjà rejoint celui de Noria dans cet ailleurs invisible. C'est un plan de mort que nous offre Pialat alors que chez Noria cela été plutôt un plan d'espoir. On pourrait donc ici voir en Pialat une sorte de condamnation envers son personnage du fait de l'utilisation de l'arrêt sur image. On pourrait continuer de développer cet arrêt sur image en disant que ce dernier caractérise une nouvelle vie pour l'esprit de Mangin car il est clair que son corps, lui, est définitivement mort. Or son esprit s'est évadé bien avant cet arrêt. Juste avant la mort de son corps son esprit a donc réussi à s'évader pour tenter de rejoindre Noria vers un monde meilleur. Sans Noria, Mangin ne pouvait plus exister il était donc obligé de trouver une solution pour pouvoir s'évader. Il décide donc de sacrifier une partie de lui-même pour rejoindre celle qui le complète. A ce stade donc Mangin n'est plus un corps mais un simple esprit, une sorte de fantôme qui passera le reste de sa vie à errer et à chercher celle qu'il aime.

    Pialat termine donc son film par un plan d'une violence extrême à l'image de son personnage. D'un côté il exécute un peu la volonté de Mangin. En effet, en arrêtant sa vie de la sorte il lui permet d'atteindre d'autres univers mais cela le condamne, tout de même, à errer toute sa vie.

     

     

         Anthony Boscher
     


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