• American Trip - Nicholas Stoller

     

    La dernière production Apatow est passée, hélas, relativement inaperçue cette année en France, me semble t-il. Sans doute que American Trip est sorti au mauvais moment, à la fin de l'été, tandis que journalistes et critiques avaient tous le regard tourné vers Venise, et quant il fallait jouer des coudes avec d'autres comédies US mieux markettées et bénéficiant d'une meilleure visibilité (Copains pour toujours, Be Bad). Pourtant, ce n'était pas faute de modifier le titre original du film (Get Him To The Greek) en même temps que l'affiche, pour coller de près au « modèle » Very Bad Trip (dont le titre « français » était déjà différent de l'original – The Hangover – car pour mieux coller à un modèle plus ancien qu'est Very Bad Things). La communication... mieux vaut ne pas trop s'y frotter. Mais ne nous y trompons pas, Get Him To The Greek n'entretient aucun lien qu'on voudrait lui prêter avec les deux autres films cités ci-dessus. La réelle parenté se trouve bien évidemment dans la filmographie de la désormais célèbre bande-Apattow.

    Sans Sarah Rien Ne Va ! donne à Get Him To The Greek un personnage: Aldous Snow, rock-star dégénérée incarnée par Russell Brand. Il lui donne aussi un partenaire de choix, presque le même que pour le premier film: Jonah Hill, qui incarne toujours ici un fan inconditionnel du chanteur. Tandis que les scènes réunissant les deux acteurs faisaient les grands moments du premier film de Nicholas Stoller (Jonah Hill essayant tant bien que mal de convaincre Aldous Snow d'écouter sa cassette de démo), il était presque légitime de voir leur histoire non plus portée à la périphérie d'une autre, mais être l'objet même d'un film. C'est que le talent comique des deux acteurs s'accorde à merveille, comme deux instruments de musique. Le film ne parlera d'ailleurs que de ça, de la musique (la bonne, la mauvaise, peu importe). Pour autant, c'est bien en en parlant qu'on va creuser ce lien qui unis ces deux hommes qui de toute évidence, ne se ressemblent pas: un grand beau et flamboyant chanteur dont le corps et la langue se déploie au même rythme que sa parole, et un petit gros, ne parvenant tout au mieux, qu'à balbutier des blagues potaches, et dont l'émotion se livre et se délivre par ouverture du visage.

    Regard pénétrant nulle part et coup de rein frappant le vide, Aldous Snow, dans ses clips, est un pitre, un pur personnage de corps, dont le costume et la chevelure sont les seuls habillages. À peine un personnage, à peine une image. Une rock-star se déployant sur elle même, un regard caméra qui ne rencontre rien. Pire que ça, chez Stoller, Aldous Snow doit être toutes les rock-stars en même temps. Être à la fois Bono et Pete Doherty. Cette démesure et cette outrance permet beaucoup. Elle permet d'être suffisamment loin de la parodie pour permettre à Russell Brand de lâcher prise complètement avec quelconques repères existants. Ainsi, le film débute par un tourbillon d'images avalées comme par un cyphon (une chasse d'eau?) jusqu'au panneau titre. Clip, extraits d'émissions TV, classements, images volées par téléphone portable, vidéo YouTube, affiches de magazines...Toutes les images sont là et Aldous y est partout. Il y a bien évidemment ici un torrent, une boulimie et une grande exposition qui placent d'ores et déjà le chanteur sous une lumière étrange: on éclaire une star. Sa vie (chaotique), son œuvre (merdique). D'aucun dirait, ces images d'Aldous Snow ne sont pas celles du réalisateur. Cette très grande violence qui introduit le film – et qui va courir tout du long – est aussi bien à l'extérieur que dans le personnage, dans ses veines. La lumière frappe son corps, les liquides y pénètrent par toutes les voies possibles (buccales, nasales, veineuses). Il y a là une bataille plus qu'une danse entre Aldous Snow et ses images; une bataille qui force nécessairement ce déploiement de feu et d'eau dont il fait œuvre. La première séquence s'achève donc sur une photographie en gros plan noir et blanc d'Aldous Snow, visage sévère et important, colérique et perdu. Enfermé mais contre l'image, serré dans le cadre. Trop gros, trop près, presque écrasé. Qu'est-ce qu'il en ressort? Qu'est-ce que c'est que cette aberration?

    Toujours très loin d'opposer, ou de créer des contre-champs entre ses personnages, les productions Apatow aiment à réunir ceux qui, étrangement, mais pas contre toute logique, ne sont pas ensemble: les freaks et les geeks. Un freak, Aldous Snow en est un, sans conteste, et Jonah Hill d'être le geek. Rondouillard et spectateur fini (show tv, concerts, dvds...), il regarde l'autre (la réciproque n'est pas vraie). Tout comme je l'esquissais dans un texte au sujet de Piranha 3D, il est ici question du passage du derrière au dedans de l'image vue. Aaron (Jonah Hill) va se voir proposer par la maison de disque dans laquelle il travaille, d'aller chercher Aldous Snow à Londres dans le but d'organiser un concert au Greek Theater de Los Angeles. Toujours passer de la surface plane de l'écran à la chair, atteindre le corps désiré. Dans le film d'Aja, un regard qui vise vers le bas, dans celui de Stoller, un qui vise vers le haut. Dans un film, un regard qui se cache, dans l'autre film, un regard qui s'affiche (à l'entrée même de son appartement). Pour Aaron, pas question donc de vouloir palper son idole, il est toujours question de la voir, encore et encore, et de l'entendre, encore et encore. Échanger avec elle est la chose la plus difficile. Aaron est dépassé par Aldous, pris de vitesse tout le temps. La rock-star pulvérise le planning, retarde sans arrêt les échéances. Sa parole se déliant plus vite que sa langue (qui ne tient que très rarement à l'intérieure de sa bouche), Aldous échappe en permanence au verbiage limité de son interlocuteur (« On devrait y aller », « Le dernier avion part à telle heure », « On a une demi-heure devant nous » etc...). Aaron ne fait montre d'aucune autorité tant ce rôle de « manager » qu'il endosse fond en guimauve sous l'admiration qu'il porte à la star. Loin de ne rien gérer du tout, et la parole faisant défaut, c'est son corps qui va prendre en charge la démesure d'Aldous Snow ainsi que tous ses excès. Fumer son joint et vider sa bouteille de whisky avant un talk-show pour éviter que la star ne dérape en direct, cacher un sachet d'héroïne dans son derrière...autant de choses qui font du corps d'Aaron un bouclier/réceptacle, réceptionnant à l'anticipation tous ce qui aurait finit inévitablement par déborder d'Aldous et lui causer du tort (on ne peut s'imaginer quelles images, de la famille de celles que nous avons vu dans la première séquence du film, Aaron a empêché). Il y a une dévotion ici, une réelle tendresse, presque maternelle (la figure maternelle, incarnée par la mère d'Aldous Snow, est une pure coquille vide). Le réel pouvoir d'Aaron, geek passé aux côtés de son idole, est de devenir actant, et donc, puissant -en opposition à l'impuissance qu'il avait, tout comme nous, à voir la star noyée dans un flot d'images à en vomir. Le personnage de Jonah Hill prend dans le film à sa charge toute l'abjection qui recouvrait Aldous Snow. Le chanteur ne vomit plus, c'est Aaron qui s'en charge. Le chanteur ne baise plus, c'est Aaron qui s'en charge. Le chanteur n'est plus défoncé, c'est Aaron qui le sera plus que lui. De son propre aveu, le jeune homme n'en tire aucun plaisir. Tout au contraire, il finit épuisé, rincé jusqu'à l'os, ses principes passés à la machine et son corps finalement violé. Peu importe qu'il chancelle, il veut voir Aldous debout, sur la scène du Greek Theater, non pas pour accomplir la mission dont il est chargé, mais parce que la scène est l'endroit où il sait le chanteur en sécurité, et sous une lumière aimante. Ces gens qui se font du mal, ces autres qui leur font du bien.

    La réelle beauté du film tient dans le rapport entre les deux personnages, qui aurait pu – comme bien souvent dans les comédies US – passer très vite de l'opposition à la tendresse, de l'indifférence à l'amitié. Ici, c'est plutôt faire basculer le sablier dans l'autre sens, inverser le cours du temps qui était si oppressant jusque là. Passer de l'exploration horizontale des lieux à la verticalité et la chute qu'elle entraîne, cette scène où Aldous ne fait le choix que de deux trajectoires: du haut d'un immeuble, s'y jeter d'un côté...ou de l'autre. D'un côté, le béton, de l'autre, une piscine. Choisissant finalement la dernière possibilité, il se fracture un bras en tombant. Sortant de l'eau, il découvre Aaron, au dessus de lui, l'attendant au bord de la piscine. Il y a là un renversement, mais pas un tour scénariste émotionnellement éculé et évident. Si pour la première fois, c'est le regard d'Aldous qui regarde vers le haut pour rencontrer celui d'Aaron (la star a chu, mais elle se raccroche à l'amour du fan), il est impossible de distinguer les larmes (visage recouvert de l'eau de la piscine). En outre, le seul signe, la seule visibilité que Aldous peut accorder à Aaron et aux spectateurs, c'est ce sang qui petit à petit, se dilue dans l'eau et rempli le cadre de rouge. L'eau et le sang se répandent et se mélangent à même mesure que les deux personnages conversent. La parole comme un flux, un pur liquide dont le corps est le contenant. Une parole que rien ne peut contenir. On se rappelle des deux compères de Superbad, dont la course à l'alcool (objet de passage et d'aboutissement dans leur quête au dépucelage) entraînait irrémédiablement une logorrhée torrentielle. Le corps de Brand est ici dans la pure tradition des éléments. Nous l'avons dit, c'est un corps d'eau et de feu. Sa parole qui se déverse, et son corps qui se meut comme une flamme. L'eau de la piscine dans lequel il baigne chair et sang, et le feu de la scène sur laquelle il enflamme le public, décibels et effets pyrotechniques.

    Get Him To The Greek est certainement le film le plus violent qu'ai produit Judd Apatow. Les rapports entre personnages y sont tous extrêmement tendus (Aldous et sa « mule » Aaron, le même Aaron et son amie harassée par le travail, Aldous et son amour Jackie mère (?) et femme (?), pour ne pas parler des rapports misérables père/fils). Jonah Hill tient là sûrement son rôle le plus important et le plus émouvant. L'acteur fait ici une formidable composition sur l'endurance et l'exténuation. Qu'il s'écroule ou sprinte, qu'il se navre ou qu'il admire, il est toujours là, à chaque plan du film livrant son personnage avec une rare maîtrise, qui conjugue le rire aux larmes. À mon sens, un grand acteur car, dans les accalmies comme dans les tempêtes, il est l'élément principal qui tient le rythme du film. La batterie. Le battement de son cœur. Si l'intenable Russell Brand touche aussi à la justesse et à l'émotion, c'est le fait de Jonah Hill qui occupe tout l'espace de sa ronde et timide silhouette, de ses mots de « culs » et mots « d'amour ». C'est qu'il faut voir ce corps sillonner tous les espaces du films (New York, Londres, Las Vegas, Los Angeles) et s'adapter à toutes les situations possibles dans lesquelles il est contraint de suivre à la trace Aldous Snow pour effacer in fine, toutes ses peines subies en un sourire partagé: celui d'Aldous, arrivé sur scène, qui sourit à mille visages, celui d'Aaron, dos au public, quittant la foule et rentrant chez lui. C'est ce sourire, capital, culminant, qui fracasse tout comme il irradie le film. C'est ce sourire qui conclu cette exceptionnelle séquence des furry walls. Pour la résumer brièvement: Aldous vient de retrouver son père à Las Vegas (destination non prévue dans le planning), nous sommes à quelques heures du show au Greek Theater, Aaron ne maîtrise plus grand chose du fait qu'il est mis en périphérie du duo père/fils ; arrive alors le patron de sa maison de disque qui décide de mind-fucker tout ce petit monde. « Le mind-fuck », c'est l'entubage. L'opération consiste ici à défoncer chacun à tel point qu'ils voudront déguerpir de Las Vegas en quelques minutes et rejoindre par ainsi, en temps et en heure, le Greek Theater. Primeur des seconds rôles comme souvent chez Apatow, Sergio, le patron de la maison de disque, incarné par Sean Combs, est tout aussi bad que good, dirty et nice. Il va dynamiter la scène, qui baignait alors dans un mélange très étrange, quelque part entre le ouateux et le glauque. Qu'elle emprunte à la scène de SuperGrave où la party dégénère en baston générale, ou carrément au délire dopé à l'amitié de Délire Express, cette séquence de Get Him To The Greek propose en une même unité d'espace et de temps, une avalanche de gags et d'émotions. Une screw-ball comedy shootée à tous les stupéfiants possibles, comme ce bon vieux « Jeffrey » que fument Aldous, son père, Aaron et Sergio, sorte de pot pourri de tous les stupéfiants possibles et imaginables (de l'endormissante herbe à l'euphorisante extasy). Le haut et le bas en même temps. Que les gags soient extrêmement hilarants dans leur comique de situation (je venais à cet endroit, de me lancer dans une description de la scène, mais force est de constater que la vitesse à laquelle elle se déroule empêche toute retranscription juste) tout en offrant un moment très beau (et drôle) dans le même mouvement affolé (Aldous, à califourchon sur Aaron, voulant lui sauver la vie en lui plantant une seringue d'adrénaline en plein cœur) font ici une séquence qui aboutit sur un sommet de la comédie selon Apatow, où l'émotion affleure au même instant que le rire éclate (cf: la photo en en-tête de cet article, cet incroyable sourire, à ce moment du film, sur le visage de Russell Brand). Une scène qui va en alimenter une autre (la dernière du film). Les vases communicants, tous les flux d'une scène pour l'énergie d'une autre. Lumières, fumées, fourrures, feu, eau, sang, freaks et geeks. Un nouveau tourbillon, une nouvelle image et cet incroyable trajet, ce formidable volume qu'Aldous Snow a finalement gagné, d'abords écrasé contre la couverture d'un magazine, puis finalement gonflé (cette envie d'aller jouer sur scène avec une fracture ouverte au bras), chantant le film qu'on vient de voir.

    Il y a encore beaucoup de choses à dire sur Get Him To The Greek, spin-off de Forgetting Sarah Marshall !, un film « derrière » l'autre, mais qui explore beaucoup, qui creuse, qui n'a surtout pas eu peur de suivre son personnage principal au prix de quelques défauts dont je me fous complètement. Car il faut voir dans quel état il a mis Aaron/Jonah Hill. Ceux qui auront aimé le film se seront reconnus en lui, geeks devant un film freak. Les autres iront se faire voir au Greek, où Aldous ne joue plus.

     

    Simon Lefebvre


    Tags Tags : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,
  • Commentaires

    Aucun commentaire pour le moment

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :