• 4/ Earl Mac Graw ou la parole qui déborde du cinéaste

          

         Personnage entièrement dévolu au monde de l'esthétique donc, au détriment de celui de l'illusion fonctionnelle de la narration. C'est encore le cas par ses dialogues. Après avoir demandé à son fils les informations sur les donnés du drame survenu dans l'église et sur le motif de sa présence ici (preuve de son entière dépendance à autrui), il donne son appréhension de la situation sur le mode du commentaire esthétique. De  la part d'une figure de la loi, et eu égard au poids du drame qui vient d'avoir lieu, on s'attendrait à un discours d'hypothèses sur la cause du massacre (deviner l'avant de l'action) qui donnerait lieu à des réflexions sur la marche à suivre (se donner l'occasion d'une vie dans l'après de la fiction).

        Or, Earl Mac Graw, personnage de pure gratuité au présent, inutile sur la ligne temporelle, décrit un état des choses. Le tout est que ses descriptions ne donnent pas de pistes utiles qui serviront par la suite. La mort est l'occasion pour lui d'une appréciation d'ordre esthétique commentée.  ( « On pourrait presque admirer le spectacle et la composition de la disposition des corps dans l'espace »).  Transformer la mort en beauté, c'est une manière de se définir en tant que personnage de cinéma. Mac Graw ne craint pas la mort car il est un être embaumé, momifié et voué à l'éternité. Il est mort et à ressuscité à chaque fois. Il n'a l'expérience de la mort uniquement comme prélude à la renaissance, au recommencement vital. Ce personnage est un personnage de la distanciation, du commentaire. Effectivement, le principe qui fonde son intervention dans chaque film est celui du commentaire de ce qui a eu lieu précédemment, dans l'action de la fiction.  Comme les personnages tarantinesques mais encore plus qu'eux,  son langage est singulièrement remarquable, c'est un personnage littéraire, qui s'approprie à sa manière, par les mots, ce que le film à plus tôt offert au spectateur par l'image. On peut préciser : l'appartenance de Earl Mac Graw au littéraire est plus précisément celle de la critique, de l'analyse esthétique et cinématographique. Donc, un sous- genre qui, à l'instar du dialogue de cinéma, concilie littérature et cinéma. Cela est d'autant plus vrai que la mise en scène de ce personnage par Quentin Tarantino semble à chaque fois être l'occasion trouvée pour commenter, analyser son propre film, soit par des discours rapportés sur les donnés de l'action, ou sur les données visuelles, qui tiennent à proprement parler à l'esthétique de l'image. C'est évidemment le commentaire sur la beauté de la répartition des cadavres dans l'espace de l'église dans Kill Bill Volume 1. C'est encore l'interprétation théorique sexuelle que donne Earl du crash automobile dans Boulevard de la mort. Or, on connaît l'intérêt réel que porte Tarantino à la critique de cinéma, et en particulier son attention passionnée et inquiète au travail de la critique sur ses propres films. Notamment, dans le désordre de la chute, on a entendu Tarantino affirmer les deux choses suivantes : « Je mourrais pour chacun de mes films » et « La lecture d'une mauvaise critique de mes films agit pour moi comme une blessure ». La similitude associée des deux formules clame que pour Tarantino, comme pour tant d'autres, la critique, le commentaire à propos des films fait partie intégrante de ces films. Tarantino, organisant sa défense, semble prendre au pied de la lettre cette idée en s'intronisant lui- même dans son film pour en donner une explication, un commentaire, dans la plus grande littéralité du verbe. Earl Mac Graw, c'est donc aussi et surtout Tarantino lui- même, le créateur, qui s'offre la médiation corporelle, possibilité d'un discours à l'intérieur même de ses films. D'ailleurs, ce qui nous aiderait à asseoir notre argumentation, c'est le fait que dans son entretien avec Cyril Neyrat et Emmanuel Burdeau et publié dans le Cahiers du cinéma du mois de Juin 2007, Quentin Tarantino, pour définir la scène du crash dans Boulevard de la mort, a éprouvé le besoin de recourir à l'analyse qu'en fait Earl Mac Graw lui- même. La superposition des deux discours est totale : Earl Mac Graw, c'est le corps médian pour passer textuellement, au sein même du film, le discours de Tarantino. 
      
         Naturellement , le créateur est présent dans toutes ses créatures, mais l'invariabilité de ton et la transversalité inter- film de Earl Mac Graw nous laisse à penser qu'il y a plus de Tarantino dans ce personnage que dans d'autres. Si Earl sait si bien infiltrer une fiction dont les donnés lui sont apparemment étrangères, c'est qu'il est, dans une proportion non négligeable, la manifestation de ce qui fait la part irréductible et commune de ces films : leur auteur. La défense face à l'hypothétique extériorité hostile d'un discours sur l'œuvre se solutionne par un discours interne de l'œuvre par l'œuvre elle-même. Or, si dans la fiction, et selon les codes traditionnels du type de personnage auquel l'héritage et la conscience collective l'associe, ce shérif ne remplit pas son devoir de sécurité et de protection, ce serait parce qu'il déporte cette fonction dans le cadre plus large du cinéma comme dispositif spectaculaire existant dans le monde. Encore une fois, la cohérence est préservée puisque ce personnage transcende sa nature- intra- fictionnelle qui fait de lui une enveloppe vide. Mais c'est pour mieux être garant des règles de fonctionnement du cinéma, tant dans la fiction à venir (voir après) qu'en dehors de l'écran, sur le plan de la diffusion et de la réception du film. Personnage de projection disions nous. Il est en quelque sorte un glacis protecteur entre la matière source du cinéma (ce qu'il y a dans l'écran) et ce qui existe au-delà de l'écran (le créateur en amont et la réception (public et critique comprises). Il permet la négociation entre ces deux instances. Il est un épicentre du régime de médiation que constitue en partie le cinéma entre le cinéaste et ce à qui s'adresse le film. Earl Mac Graw, de par ses éclairages qui explicitent discrètement la fiction en cours, établit le lien. Cela corrobore son inclinaison à être un personnage de suture. Shérif et par conséquent chef hiérarchique qui usurpe son titre dans les données de la fiction, il est encore agent de liaison et donc intermédiaire discrètement efficace à l'échelle du cinéma. Tenant compte de cela, sa littérarité propre ressemble à une couverture pour euphémiser sa dévolution à la communication du cinéma tarantinesque. Sa fantaisie apparente est un camouflage qui aveugle le spectateur dans sa perception affective et intellectuelle que Earl Mac Graw est le personnage qui diffuse l'esprit du cinéma de Quentin Tarantino.  Le défenseur d'une cause n'est pas celui qui porte l'efficience de son action sur lui ; c'est celui qui sait détourner l'attention sur une part plus luisante, moins fondamentale de lui-même pour que le moi profond puisse agir en douce, dans la plénitude sereine de la performance. C'est une métaphore du cinéma dans ce qu'il a de fictif dans son ensemble qui nous est proposé : un corps mensonger comme véhicule de la vérité. 
         

         Le créateur d'une œuvre est celui dont l'ego est si développé que son corps et son esprit du créateur ne peut que déborder de toute part. Il s'insinue partout et éprouve un besoin compulsif et insatiable d'incarnation. Il n'est jamais repu et doit toujours se translater sous d'autres formes que celles que lui impose les étroites limites de son propre corps. La corporation au sens premier (création de corps) est un mouvement irrésistible, métastasique, incessant et sans fin. Ainsi, toute œuvre et toute composante de l'œuvre n'est que le nécessaire prolongement du corps de l'artiste. Les corps  cinématographiques valent en tant que foyer de conscription et de tempérance du corps du cinéaste. Il faut comprimer ce qui menace de s'étaler dans le chaos de la démence. Il faut diriger son penchant insensé au dépassement permanent de soi vers la création de corporéités qui donnent une présentification existentielle acceptable et partage d'une démence orientée et performative à défaut d'être contrôlé ou maîtrisé. A sa place et à sa mesure propre, Earl Mac Graw est comme tous les composants filmiques une de ces incarnations. Mais, pour parler de ce qui diffère des autres, il est le témoin d'une constance irréductible de la nécessité du cinéaste au débordement. C'est- à- dire qu'il incarne, de façon singulière, cette concrétion du débordement de deux façons : par sa présence itérative de films en films. Et par sa parole que nous qualifions de commentative, d'analytique. La première caractéristique montre que le corps de Earl Mac Graw est à la  fois la tonalité excessive et la plus contrôlée du débordement formatif et corporatif du cinéaste Quentin Tarantino. Sa tonalité excessive car sa visibilité connotant directement, sur- lui-même, l'aspect passéiste et la valeur d'héritage du cinéma, est une correspondance à l'identité cinéphilique de son créateur.

         Dans ce qui déborde de l'artiste, il y a deux choses : une moelle énergétique qui tient à une essence substantielle de l'ordre de l'élément brut, un bloc de puissance qui n'est qu'un flux de force pure, sans détail et accent particulier. Ce bloc se retrouve dans la plénitude de sa force sans discrimination dans tous les composants d'une œuvre, qui compose le film comme bloc de puissance structurale et uniforme. Chaque fragment du film (l'entité visible Earl en est un) en est porteur et dépositaire à égalité avec les autres. Mais il existe une autre tendance conséquente au débordement. Des accents particuliers qui ont une propagation protéiforme, étoilée et qui se tissent en qualité et en proportion variables dans les figures composantes d'une œuvre. Cela construit des blocs de singularités énergétiques. Celui dont est porteur Earl, c'est la cinéphilie classique et légitimante de Tarantino, celle du code de Western admis et admiré de tous. C'est le cryptogramme culturel commun des spectateurs de cinéma qui tend l'existence de ce personnage. Simplement, le savoir cinéphilique de Tarantino invite au mélange, à l'amalgama et à la concentration. Pas de conservation de la forme originale pure dans le transfert savant par Tarantino du cinéma. La subversion et le remodelage créatif permanent dont la provenance sont à attribuer à la pression sensitive et intuitive exercée par le cumul déhiérarchisé du corps monstrueux et tentaculaire de films ingurgités par le cinéaste ciné- phage. Pression telle qu'elle infléchit  le processus de débordement énergétique sus- mentionné. Un film, un genre, un style, un code, un motif esthétique ne connaît pas d'existence seule et détachée du reste dans la conscience cinéphilique gonflée et hypertrophiée de Tarantino. De sorte que les strates esthétiques se poussent et s'agrègent les unes aux autres, jusqu'à la contamination des entités par d'autres. Tout bloc uniforme esthétique est l'occasion d'un alliage et d'une fusion nouvelle. Pas de place à la pureté stable et monumentale. Accueil d'un magma composite et transfuge neuf. Du commentaire sur la mécanique de création de l'artiste en découle la raison à la perversion de la  figure du shérif par son envers dont Earl Mac Graw se fait le foyer.  Fruit de la rencontre improbable mais néanmoins fructueuse entre noblesse et vulgarité de l'art du cinéma, Earl Mac Graw est une belle incarnation de l'insolence intrépide et galopante du débordement créatif tarantinesque.

     

            Thomas Clolus


    Tags Tags : , , , , , , , , , ,
  • Commentaires

    Aucun commentaire pour le moment

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :