• 1/ Earl Mac Graw: première apparition

      

        Puisque nous y sommes, poursuivons la parenthèse et occupons nous du sort de ce personnage, en prenant soin de ne pas lui régler son compte ; on aimerait le revoir. Cet enchainement me donne l'occasion d'un petit segment analytique sur le personnage d' Earl mac Graw, figure familiale du cinéma de Tarantino, auquel je ne résiste pas.

        Personnage, image dénaturée à force d'avoir été travaillé et retravaillé par le filmage, les codes et les récits, il aimerait fuir le cadre, épuisé de tant d'efforts accumulés et d'avoir été tant requis par les fictions. De cette faiblesse, Tarantino en profite goulûment et en redemande à ce personnage, jusqu'à la mise en spectacle de son affadissement, de son affaissement, physique, corporel, et, en termes d'action dramaturgique. En effet, dans le code culturel et cinématographique, le shérif est le personnage moteur de l'action, ou plutôt de sa dynamisation, du revirement complet, ou partiel qu'il augure de par sa présence, dans les lois de la narration, dans le système des valeurs du film. C'est le personnage clé, le personnage relais et activateur qui, à partir d'une situation donnée, de par son arrivée et l'action qu'il met en œuvre, reconsidère tout, retraduit l'échiquier dramaturgique à son propre compte. Plein de sa prestance, de son incarnation, il est une plaque d'influence incontournable pour l'environnement fictionnel. Son pouvoir est décisionnaire, régulateur et décisif de sorte que le reste de la fiction, après son passage, porte en chacun de ses termes empreinte de ce qu'il a apporté. Un ordre verbal qui provoque la jonflure d'une réaction.

        Le shérif est celui, qui, au-delà de tout, fait réagir, sursauter la fiction. Cela peut passer par l'accalmie s'ensuivant par l'obtempération à des ordres. Alors, le shérif est source d'apaisement, de remise à niveau d'une fiction dont tout ou partie s'était affolé, excessivement. Pour que puisse s'opérer ce rétablissement, cette mise à plat, il faut 1/ que la nécessité de la narration le requiert, 2/ que le besoin du shérif se fasse expressément sentir, qu'il arrive le moment opportun (la survenance du shérif est aussi affaire de temps), et que sa présence s'ensuive d'effets conséquents sur le devenir de la fiction. Autrement dit, le shérif est le personnage qui fait se rejoindre la nécessité aussi bien avant son entrée en scène qu'après. C'est, par excellence, le personnage à aura, celui par qui quelque chose de significatif survient, réalisant ce qui était plus ou moins attendu (par le public, et par les autres personnages). Il paraît alors stimulant de voir ce qui reste de cette définition classique du shérif dans l'usage qu'en fait Tarantino, à deux reprises : dans Kill Bill Volume 1 et dans Boulevard de la mort.

     

       D'abord, revenons en arrière, puisque la première occurrence, la première apparition du personnage crée et écrit par Tarantino date d'avant ces deux œuvres, actuelles et majeurs, et à ce point caractéristique de son écriture et de son dessin des personnages qu'il reviendra, passant outre l'extrême différence des scénarios, des récits, et des mises en scène. C'est sans doute en quoi écrire sur lui n'est pas simple coquetterie. Peut être que cela pourra nous aider à percevoir les caractéristiques de création du personnage, chez Tarantino. Une nuit en enfer (1995). Le scénario est de Quentin Tarantino lui-même, la réalisation de Robert Rodriguez. Tarantino fait l'acteur chez son copain Bob en compagnie de Georges Clooney et de Harvey Keitel. Le film esquisse quelques idées en termes de scénario et de jeu d'acteur, dans sa première partie, avant que la disgrâce d'une boulimie d'effets de genre se déverse entre hommage sincère mouillé et parodie légère, détournement grossier. Le film est globalement plutôt médiocre, son intérêt principal résidant pour nous dans quelques scènes dialoguées, notamment avec le jeu à la fois facétieux et tenu, exubérant et équilibré d' Harvey Keitel.

        Et la première scène, l'entrée en matière, donc : Earl mac Graw, déjà interprété par le déjà génial Michael Parks, dans un monologue brillant et insane, hautement vulgaire, dans un débit fait d'hésitations, de trous, de soupirs fatigués et malingre, et de reprise. La voix est grasse et nasillarde, ça vient du fond de la gorge. Le mouvement pinçant et grimaçant des lèvres façonnant les contours d'une bouche jamais complètement ouverte, jamais entièrement fermée, toujours prêt à cracher un propos désopilant, entre injure ridicule et poésie burlesque. Le spectateur, lui, retient son souffle, avale et se pare d'amusement non dissimulé face à cette figure de shérif rompu, à la fois vétuste, désuet et coloré. Le shérif, de par sa logorrhée absurde et insensée, fait oublier sa nature, sa fonction. Ses écarts de langage cadrent mal avec la fonction initiale dont il semble avoir perdu le langage droit et rigoureux : celui de l'expression de la loi. Ces semi- monologues, (il s'adresse toujours à quelqu'un, mais c'est seulement à lui, en fin de compte, que parvienne le sens secret de sa verve disloquée). De même que sa voix tiède, rauque, mâchée et peu audible, ne correspondent pas avec l'efficacité et l'extériorisation verbale et sonore qu'on est en droit d'attendre d'une figure de la loi. La psychologie et la personnalité d' Earl Mac Graw, on peine à la définir, tellement ses paroles ne se font le véhicule que de parenthèses insipides, de propos glauque et inconséquents. Ce personnage ne semble être que la somme de ses petites humeurs, de ses agacements futiles et de ses bougonnements seconds. Là aussi, rien à voir avec la clarté linguistique et sémantique qu'on attend de la parole d'un homme de loi. Ce dernier, quand il parle, est censé relayer le discours de la conformité, immédiatement efficient et compréhensible par tous. Sa parole tend à l'universalité. La personnalité n'est là que pour donner créance au fait qu'il est porteur d'un message. Tout au contraire, la parole d' Earl mac Graw est vide, creuse. Il n'est que maniérisme obèse. Par excès de personnalité (celle du à sa bouffonnerie scabreuse, à son déhanchement physique, à sa bizarrerie anachronique et sale) il n'est qu'un amoncellement de détails insignifiants et décentrés qui dérogent au bloc de signifiances fortes et élémentaires que doit normalement véhiculer le corps d'un shérif. Tout au plus, on serait tenter de dire que Earl mac Graw est déguisé en shérif, mais que l'accoutrement ne suffit pas à faire le moine. Les petites affaires personnelles de Mac Graw le déconnectent de l'action, de l'évènement, de la participation narrative. De fait, Mac Graw, dans Un nuit en enfer, semble dans le décalage complet, plus encore, à la périphérie de l'action. Le comble pour un shérif, c'est d'être près de l'action, et de n'y avoir aucune part, aucune influence. Introduire son film avec un shérif, on pourrait penser que c'est le gage d'une sécurité acquise d'entrée de jeu. Pas du tout, le personnage joué par Michael Parks est a- fonctionnel. Il fait œuvre d'occupation vide et latent, dans le démarrage du film, au gré de ses déblatérations. Il n'oriente ni ne planifie rien narrativement. Au mieux, il donne sa tonalité à un film décomplexé et sans argument autre que le menu plaisir de sa gratuité d'effets grandiloquente.

       Sa présence dès le début n'est aucunement le signe de la loi acquise, mais plutôt celle de l'extinction des lois (celles de la bonne tenue, de la bienséance verbale, et celles, qui relèvent du cinéma : le film ne saura que violence faite au code du genre au cinéma). En outre, Parks semble être là dès le début à seul fin de partir dès le début. Par sa présence dans ce bar, déversant ses paroles licencieuses à l'épicier qui reste muet, il apparaît comme un acteur de théâtre rouillé, déplacé inopinément dans un univers qui ne sait comment faire réception de sa présence. Il n'est pas à la caisse pour payer, acheter une marchandise, mais pour diligenter ses arguments rhétoriques fébriles et vacillant au dernier public qui lui reste. Pas un public qui aura choisi sa place de spectateur pour se projeter dans un spectacle donné. Mais un individu, présent par nécessité, quiconque vient sur la scène qui est en face, car lui-même est sur une scène, la sienne, celle à laquelle l'oblige sa fonction sociale. D'ailleurs, preuve que l'épicier est celui à qui on impose un spectacle pas voulu, mais pas forcément réjouissant non plus. Après le spectacle de bouffonnerie crue que lui offre le shérif décrépi, il doit assister, dans un regard encore plus inconfortable car obligé de faire bonne figure, au spectacle des deux braqueurs. Le rituel ciné- génique et dramatique de cet évènement sollicitant encore plus la comparaison avec un « spectacle, une scène jouée et rejouée ». Et preuve que Earl MacGraw est une simple marionnette a qui l'on accorde un temps de présence et de parole dans un spectacle qui doit se poursuivre, dès qu'il s'efface, les deux brigands surgissent, s'installant au centre du comptoir, au centre du plan, de la scène de cinéma qui lui était auparavant imparti, comme pour jouer leur numéro. Le shérif a joué son rôle, il n'était que l'entrée en matière, une mise en bouche rigolarde et clownesque, et donc nécessairement peu voluptueuse, d'un spectacle qui doit se poursuivre, se développer et prendre de l'ampleur. Ce qui fait que Earl Mac Graw est un pur objet, instrumentable à souhait. De là, sa non- compétence avec la fonction de shérif apparaît au grand jour. Il apparaît et occupe le devant de la scène, dès le début, sans nécessité, alors que sa présence en tant que figure de la loi et du rétablissement d'une situation difficile n'est pas requise.

        Mac Graw est ce personnage qui promulgue le statut de shérif de l'état de figure du besoin et de l'action à celui de figure citation et de figurant de lux. Pantomime et non pas digne héritier de John Wayne. Lorsque l'ordre est menacé, par l'intrusion des brigands dans l'épicerie, alors qu'il était au même endroit dix secondes avant, et qu'il serait requis de par sa fonction, il n'est plus là, comme évaporé. C'est une promesse vide, qui s'est échappé dès son émission achevée. Comme nous le susurrait la métaphore du spectacle vivant, de foire, du one man show, Il fait du shérif celui qui, de par sa disparition et sa non- réapparition opportune pour les brigands, entretient une complicité tacite avec les hors la loi. Il y a l'ordre et le désordre, mais les deux n'existent plus sous un rapport de force homogène et se frottant dans le même espace- temps. L'un n'est que la présentation exubérante de l'autre, celle-ci étant invité à agir en pleine liberté. Les deux jouent désormais sur des scènes dissociées. Il y a, non plus rapport de causalité commune, mais simple rapport d'annonce, de succession allègre. Un montage qui fonctionne bien, sans tension du découpage... (à suivre)

            Thomas Clolus


    Tags Tags : , , , , , , ,
  • Commentaires

    Aucun commentaire pour le moment

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :